La solidarité primeur des vignerons

Dans les vignobles autour de Chinon, les gelées printanières n’ont pas sévi autant qu’ailleurs, mais la hantise de la catastrophe reste très forte. Les viticulteurs s’entraident pour y faire face.

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Les bougies illuminant les coteaux dans la nuit noire, les bourgeons prisonniers d’une bulle givrée à l’aube, les rideaux de glace descendant sur les vignes… « De belles photos pour les réseaux sociaux, mais on s’en passerait bien », glisse Pierre-Édouard Caillé, prêt à affronter une sixième nuit blanche en dix jours pour protéger du gel printanier ses 24 hectares de vignes. « C’est fatigant, stressant, mais pour l’instant nous n’avons pas eu trop de dégâts. Je touche du bois car ce n’est pas fini… » poursuit-il, en posant littéralement la main sur le cep le plus proche. L’absence d’humidité a limité les ravages du gel, mais dans les vignobles de l’appellation d’origine contrôlée (AOC) Chinon, tout le monde reste sur le qui-vive depuis le début du mois d’avril. Les vignerons ne parlent que de ça, rythment leurs journées et leurs nuits à coups de « siestes » et guettent le moindre changement de température, prêts à déclencher leur arsenal antigel.

Ailleurs en France, les vignobles et arbres fruitiers ont dramatiquement souffert. Selon une première estimation établie par la FNSEA, un tiers de la production viticole française « sera perdu » à cause du gel, soit « à peu près 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires en moins » pour la filière. Le gouvernement a rapidement activé le régime de calamité agricole, permettant d’indemniser les pertes de récolte et les pertes de fonds liées aux aléas climatiques. Le Premier ministre a annoncé un « effort significatif de l’État à hauteur de 1 milliard d’euros ».

À 28 ans, Pierre-Édouard parle comme un vigneron aguerri, ce qui n’est pas loin de la vérité puisqu’il baigne dans le moût de raisin depuis gamin. Le vignoble de la Poëlerie à Panzoult (Indre-et-Loire) appartenait déjà à ses grands-parents : sa grand-mère, surtout, veillait sur les 8 hectares. Puis son père en a vendangé une vingtaine. En reprenant l’exploitation familiale il y a presque trois ans, le jeune homme connaissait déjà cette « hantise du gel » qui ne lâche plus personne depuis 2008 en Val de Loire. « En 2016 on a gelé, 2017 aussi, 2018 on a fait une très belle année ! 2019 et 2020 on a gelé, et 2021, il y a quelques bourgeons gelés, mais pour le moment ce n’est pas catastrophique, égrène-t-il. Depuis 2012, on a perdu au moins trois années de récolte au total. » Précurseur, son père avait équipé 4 hectares avec un système d’aspersion dès 1998, après un énorme coup de gel en 1991. Pour la génération de Pierre-Édouard, 2016 a été leur électrochoc. « Le 27 avril 2016 plus précisément. » En une nuit, la famille Caillé a perdu 90 % à 95 % de sa récolte et fait « seulement 7 hectolitres de vin par hectare au lieu de 55… Tout a cramé, une catastrophe. »

Solidarité vitale

Face au traumatisme de 2016, les vignerons ont choisi l’action plutôt que la sidération. Déjà organisés au sein d’une Cuma (coopérative d’utilisation de matériel agricole) réunissant une cinquantaine d’entre eux sur le secteur Panzoult-Cravant-les-Coteaux, ils créent un collectif de lutte contre le gel afin de mutualiser les équipements, les coûts, faciliter les installations… La première difficulté : obtenir l’autorisation de pomper de l’eau dans la Vienne, à 700 mètres, pour alimenter le système d’aspersion. « Pomper de l’eau n’est pas bien vu, c’est considéré comme de l’irrigation pour grande culture, alors que ça n’a rien à voir : pas les mêmes quantités, pas en saison de sécheresse… Il n’y a pas de spécificité “lutte antigel vignes” », explique Arnaud Florent, qui s’est installé en 2018 au domaine du Tillou. Ils finissent par obtenir une autorisation d’expérimentation jusqu’en 2021 et percent donc des tranchées jusqu’aux vignes. Si chacun finance son système d’aspersion pour ses parcelles, mutualiser les tuyaux évite de multiplier les tranchées et de fragiliser le sol. L’aspersion consiste à arroser la vigne d’eau pour emprisonner le bourgeon dans un cocon de glace à – 1 °C et l’empêcher de cramer à des températures encore plus basses.

Parallèlement, ils arrachent des subventions à la région pour financer des tours antigel : ils en comptent neuf sur la commune de Panzoult, et trente-huit sur l’ensemble des vignerons de la Cuma. Ces tours aux allures d’éoliennes plus sveltes brassent l’air en hauteur pour le réchauffer vers le sol, sur une surface pouvant atteindre 4 hectares et pouvant vite empiéter sur les parcelles des voisins. S’entendre avec eux évite les casse-tête pour trouver l’endroit idéal et permet de couvrir un maximum de vignes.

© Politis

Crédit : Pierre-Édouard Caillé

Agir collectivement permet également de réduire les coûts. Entre l’aspersion et les tours – et sans compter leur fonctionnement (gaz, fioul…) –, les vignerons estiment celui de la protection de leur vigne entre 10 000 et 15 000 euros par hectare. Pour un halo de chaleur plus ciblé au pied des vignes, les chaufferettes, les braseros ou les bougies de paraffine sont de sortie, mais c’est un gouffre financier. « Quand on doit les allumer pendant des semaines entières, les stocks diminuent très vite. Pour que ce soit efficace, il faut 300 bougies par hectare, à 8 euros la bougie, ça revient donc à 2 500 euros ! », calcule Arnaud. « Quand tu as perdu cette somme, ta récolte, et que ça gèle encore, c’est dur de tenir. Alors on protège en priorité les parcelles qui donneront une belle cuvée car le produit sera mieux valorisé. »

Si l’argent reste le nerf de la guerre, la solidarité et la bonne entente permettent de garder le moral, de ne pas céder aux pensées aussi noires que certaines gelées. « C’est bien de ne pas être tout seul aussi, surtout la nuit. On est toujours dans le doute : est-ce qu’il faut que j’allume ou pas ? En causant deux minutes avec le voisin, ça peut éviter d’allumer les bougies pour rien », complète Arnaud. « Une nuit, on a dû allumer l’aspersion dès 23 heures. J’ai fait le début de nuit, puis mon père m’a relayé et m’a appelé vers 3 h 30. Deux collègues vignerons se sont arrêtés pour nous donner un coup de main pour allumer toutes les bougies. Dans les moments comme ça, on s’entraide beaucoup, on est tous dans la même galère », raconte Pierre-Édouard. Au petit matin, ils se retrouvent pour le rituel du café et faire le bilan de la nuit passée. Et se motiver pour la nouvelle journée à affronter.

À partir de 19 heures, Pierre-Édouard ne peut s’empêcher de dégainer son téléphone pour interroger les sondes installées sur les parcelles aux noms cocasses : Les Folies, la Vallée du Roi, les Grosses Louises… « Avant, on n’avait pas tout ça ! s’amusent ses parents. On restait dans la voiture près des vignes pour surveiller la baisse des températures. Une fois, on s’est complètement endormis, c’est le froid qui nous a réveillés ! » Aujourd’hui, une quinzaine de sondes – 1 500 euros l’unité – sont disséminées dans les vignes, baignant dans des petits bidons d’eau attachés au fil de la vigne, car c’est la température humide qu’il faut observer. Elles sont reliées au numéro de téléphone, et il suffit d’envoyer un point d’interrogation pour recevoir la température en temps réel : à 1,4 °C, le téléphone sonne et les éoliennes se déclenchent avant que ça gèle, et à 0,8 °C, il faut allumer l’aspersion.

Une nature indomptable

« On lutte contre la nature comme on peut, mais elle est souvent plus forte que nous. À – 5 °C ou – 6 °C, on ne peut pas faire grand-chose », ajoute Pierre-Édouard, un brin fataliste. Même en connaissant par cœur les courants d’air, les reliefs, la trajectoire des nuages de grêle, impossible de prédire et d’anticiper. Sur les coteaux en face, le gel était quasiment inexistant. Cette année, ils n’ont pas résisté aux gelées noires. Sur le terrain, le réchauffement climatique est une évidence : « Les hivers ne sont plus froids comme avant, donc le repos végétatif est moins long et les bourgeons sont déjà sortis au printemps. En dix-quinze ans, les vendanges ont été avancées de dix jours. » Le cépage cabernet franc présent dans les vignobles de l’appellation demandant énormément de maturité, les vendanges débutaient traditionnellement début octobre. Aujourd’hui, les vignerons et les saisonniers se retroussent les manches dès le 15 septembre.

Si le changement climatique est présent dans un coin de leur tête, l’urgence prend toujours le dessus. Émilien Desbourdes, installé depuis 2010 au domaine familial de l’Arpenty, est aujourd’hui en viticulture biologique. Il utilise les mêmes équipements que ses voisins, mais avoue être tiraillé entre le court terme et le long terme, c’est-à-dire un système plus respectueux de l’environnement. « Sur le coup, je sauve mon vignoble car je n’ai pas le choix. Si on commence à parler de pollution et de bilan carbone, cela devient problématique. Quand tout le monde allume les bougies au petit matin, le gros nuage qui s’élève au-dessus des vignes n’est pas joli, sans compter le fonctionnement des tours antigel : je suis déjà à 800 litres consommés de fioul pour 4,5 hectares… » Certains optent même pour le déploiement d’hélicoptères, pour brasser davantage d’air chaud. Le coût financier et environnemental s’envole très rapidement.

« Il n’y a pas vraiment de système écologique, ou alors il ne faut rien faire et accepter le risque de faire zéro récolte un an sur deux. L’autre voie serait de revenir au modèle ancien entouré de haies ou de murs en moellons, au lieu de nos grandes plaines. Mais cela implique beaucoup de travail, d’arracher des vignes pour planter des arbres et des haies, attendre des années que ça pousse et surtout espérer un changement de mentalité radical », analyse Émilien. Les nuits sont plus calmes à la mi-avril, mais les vignerons gardent un œil sur le ciel et leurs bourgeons verdoyants en attendant les saints de glace (du 11 au 13 mai). Même avec des équipements de plus en plus sophistiqués, le calendrier traditionnel et populaire reste un guide dans les mémoires.


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