Les instituteurs, premiers « résistants »

La période vichyste et les réformes éducatives instaurées par Philippe Pétain montrent les limites du volontarisme politique, qui s’est échoué sur l’inertie d’un corps enseignant marqué à gauche.

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Peut-on réformer l’école sans le consentement des enseignants ? Le régime de Vichy constitue un intéressant laboratoire d’observation de ce problème. Arrivé au pouvoir à l’été 1940, Philippe Pétain présente une réforme de l’enseignement qui s’inscrit dans le cadre de la Révolution nationale qu’il entend conduire. Cette Révolution nationale – résumée par la devise « Travail, Famille, Patrie » – préfigure un nouveau modèle de société dans lequel les individus sont supposés être encadrés, comme sous l’Ancien Régime, par des « communautés naturelles » et respecter des valeurs réactionnaires (discipline, ordre, morale) opposées à celles défendues par la IIIe République. Une transformation du contenu des enseignements dispensés à l’école primaire – contraire aux principes des lois Jules Ferry des années 1881-1882 – est ainsi décidée sous l’État français : face au principe de laïcité, un enseignement religieux facultatif est réintroduit au sein des écoles en janvier 1941, et les programmes de morale et d’histoire sont modifiés, dans l’idée de transmettre des valeurs d’obéissance et de minorer l’importance de la Révolution française.

Pour instaurer cette nouvelle école, le régime doit cependant affronter un groupe social particulièrement homogène, créé par la République, constitué autour de valeurs humanistes et devenu un intermédiaire indispensable à la fabrique des politiques éducatives : le corps enseignant. Majoritairement issus de milieux modestes et promus par le système scolaire, les instituteurs sont en effet formés dans des écoles normales qui assurent la socialisation républicaine de leur corps, et sont encadrés par le Syndicat national des instituteurs (né en 1919 et affilié à la CGT en 1922), qui les constitue en une force leur permettant de participer aux luttes sociales et de peser sur les décisions politiques. Sous la IIIe République, les instituteurs représentent donc un groupe social coproducteur des politiques d’éducation tant du point de vue de leur fabrique au sommet de l’État que de leur application dans les classes. Le gouvernement de Vichy peut-il dès lors réformer l’éducation, alors que le corps enseignant sur lequel reposent les politiques éducatives sous l’ancienne République lui est a priori hostile ?

Contre l’idée que seul le gouvernement de Vichy deviendrait maître en matière de politique éducative, mon ouvrage (1) – qui s’appuie principalement sur l’analyse de revues éducatives, d’archives nationales et départementales, ainsi que de biographies et de mémoires d’instituteurs – invite à considérer la mise à distance des enseignants républicains dans l’élaboration de l’action scolaire de manière dynamique. J’y reviens d’abord sur l’idée que les réformes éducatives de Vichy constitueraient une rupture par rapport à l’école de la IIIe République : les changements impulsés par Vichy (programmes scolaires, formation des instituteurs) sont déjà préparés sous la IIIe République et trouvent leur fondement dans des alliances nouées entre de futurs dirigeants du régime – des industriels et des militaires – et une branche conservatrice et minoritaire du groupe enseignant mobilisée dès le début du XXe siècle contre les avancées socialistes.

Je constate ensuite que les politiques pensées avant-guerre font l’objet de décisions au sein du ministère de l’Instruction publique – dirigé par des traditionalistes comme par des technocrates – de 1940 à 1942 et commencent à trouver des applications concrètes sur le terrain au début de la période vichyste (la modification des programmes et de la formation des instituteurs est amorcée). Je démontre enfin que le contexte de guerre et d’occupation qui touche la zone occupée dès 1941 et, à partir de 1942, la zone libre limite les réformes structurelles de l’éducation et spécifiquement le renouvellement du corps enseignant : les pratiques professionnelles des instituteurs républicains – qui conservent un rôle majeur au quotidien – entravent dès lors les politiques décidées au sommet de l’État français. In fine, ce travail contribue donc à la réflexion sur les limites du volontarisme politique, qui s’échoue ici sur une forme d’inertie du corps enseignant et sur le temps long des réformes éducatives.

Juliette Fontaine Docteure en science politique, post-doctorante à l’Université catholique de Louvain, Belgique.

(1) Vichy face aux instituteurs. Réformer les politiques scolaires en contexte autoritaire, Juliette Fontaine, Dalloz, 2021, 600 pages, 65 euros.


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