« Les politiques pénales utilisent la criminalité pour justifier leur existence »

En remettant en lumière des textes fondateurs sur l’abolitionnisme pénal, Gwenola Ricordeau interroge les concepts de crime, de peine ou même de victime.

Chloé Dubois (collectif Focus)  • 19 mai 2021 abonné·es
« Les politiques pénales utilisent la criminalité pour justifier leur existence »
« Malgré le principe de l’individualité de la peine, l’incarcération affecte les proches et produit des effets sur les communautés. 
© SEBASTIEN BOZON/AFP

Gwenola Ricordeau (1) milite pour l’abolition du système pénal – c’est-à-dire des tribunaux, de la police et de la prison. Avec Crimes et Peines. Penser l’abolitionnisme pénal, elle propose un retour historique sur un mouvement peu visible en publiant trois textes majeurs et inédits en français de la « première vague » abolitionniste : « À qui appartiennent les conflits ? » de Nils Christie, « La Criminologie critique et le concept de crime » de Louk Hulsman et « Deux types de victimes : répondre à leurs besoins » de Ruth Morris – écrits entre 1977 et 1998 et traduits par Lydia Amarouche et Pauline Picot.

Qu’est-ce qui rend nécessaire, selon vous, l’abolition du système pénal ? Et pourquoi ne serait-il pas « réformable » ?

Gwenola Ricordeau : Nous savons que le système pénal crée plus de préjudices qu’il n’en répare et qu’il ne répond pas bien aux différents besoins, notamment ceux des victimes. Par ailleurs, ses coûts sociaux sont exorbitants. Non seulement le système pénal impacte la vie des personnes qui sont judiciarisées, mais il affecte aussi la vie de leurs communautés, sans pour autant garantir la sécurité. On le voit bien avec les violences faites aux femmes. Pourtant, le système pénal entretient l’illusion de son caractère réformable – en dépit de la réalité de ses nombreux effets indésirables, sur lesquels il existe un large consensus. Par exemple, certaines populations sont surreprésentées parmi les personnes criminalisées. Les abolitionnistes considèrent qu’il ne s’agit pas de dysfonctionnements, mais que le système pénal répond en réalité parfaitement à ce qui lui est demandé : garantir le fonctionnement du système capitaliste, du racisme systémique et du patriarcat.

Vous dites que les textes de la « première vague » abolitionniste que vous présentez se sont heurtés « aux durcissements des politiques pénales » et « au formidable développement de “l’industrie de la punition” ». Il semble pourtant que l’abolitionnisme pénal se soit renouvelé, notamment dans le sillage de l’assassinat de George Floyd (2) ?

Les mobilisations qui ont suivi le meurtre de George Floyd aux États-Unis ont donné une certaine visibilité aux idées et aux luttes abolitionnistes, y compris en France. En réalité, ce mouvement a été précédé par une « seconde vague », qui a permis de renouveler les analyses en incluant davantage les problématiques de genre et de race. Par exemple, il y a eu la création de Critical Resistance au début des années 2000, une organisation abolitionniste cofondée par Angela Davis. Dans les

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