« Aucune crise climatique ne causera la fin du capitalisme ! »

Le géographe suédois Andreas Malm analyse depuis plusieurs années les liens étroits entre capitalisme et réchauffement. Il alerte aujourd’hui sur « l’urgence chronique » d’un changement radical, soulignée par la pandémie de covid-19.

Andreas Malm est un très sympathique quadragénaire suédois, militant de longue date contre le réchauffement climatique. Invité à Paris par son éditeur, La Fabrique, à l’occasion de la publication en France de son dernier ouvrage, il a par conviction traversé l’Europe en train, au départ de Malmö. Géographe spécialisé en écologie humaine de l’université de Lund, en Suède, il propose notamment une analyse du mouvement climat au sein de la vie politique suédoise (longtemps sous hégémonie sociale-démocrate), lui qui est originaire du même pays que Greta Thunberg. En septembre dernier, il a publié La Chauve-souris et le capital. Stratégie pour l’urgence chronique.

Andreas Malm est par ailleurs membre du collectif Zetkin, composé de chercheurs, d’enseignants et d’activistes de plusieurs nationalités œuvrant à la préservation du climat et de la biodiversité. Ce groupe s’intéresse notamment aux discours sur l’écologie politique de l’extrême droite européenne ou américaine. Malm a ainsi dirigé l’ouvrage collectif Fascisme fossile. L’extrême droite, l’énergie, le climat, qui met au jour la longue tradition de dénégation des enjeux climatiques due à l’engouement de l’extrême droite pour un développement fait de croissance économique constante grâce aux énergies fossiles.

Plus largement, il analyse ici la crise climatique, qu’il conçoit aujourd’hui comme intrinsèquement liée à la conjonction entre la crise sanitaire due au covid-19, source d’un effondrement de l’expansion capitalistique, et la destruction de la biodiversité, permettant la dispersion géographique des zoonoses. Le tout dans un mouvement incessant. En attendant la prochaine pandémie…

On parle généralement d’urgence climatique. Pourquoi lui préférez-vous celui d’« urgence chronique » ?

Andreas Malm : J’ai repris ce terme d’une étude de plusieurs scientifiques qui ont analysé la crise du covid-19 (notamment ses causes) et la crise climatique. Il traduit l’idée que ces deux désastres sont en train de devenir permanents, et non plus temporaires, l’un après l’autre : l’urgence apparaît donc comme chronique. Et la seule voie pour nous en sortir, c’est désormais d’agir contre les causes de ces crises, d’en modifier les conditions de développement.

Vous écrivez que le capitalisme, « survivant à tous ses hôtes », a longtemps semblé un « parasite qui ne meurt jamais », mais qu’il pourrait bien aujourd’hui avoir rencontré des « limites naturelles » à son « espérance de vie ». Que voulez-vous dire ?

Le capitalisme rencontre de réels problèmes, en raison de ce qu’il faut appeler ses « limites naturelles ». Toutefois, je ne crois pas que les problèmes environnementaux puissent causer son déclin avant qu’il ne parvienne à entraîner l’effondrement de la planète tout entière. Si le capitalisme a la possibilité de continuer ainsi dans la voie incontrôlée dans laquelle il se trouve, sans aucune régulation ni limitation, il ne pourra certainement causer – sans possibilité de retour – qu’un processus croissant vers une destruction incommensurable du climat, de la biodiversité et de tout le reste…

Je ne distingue aucune autre voie que la coercition pour obtenir des entreprises qu’elles changent leurs comportements.

Certains marxistes pensent que les problèmes environnementaux pourront être la cause d’une crise majeure du capitalisme et entraîner, à terme, sa chute. Même s’ils ne disposent pas vraiment de preuves à l’appui de cette thèse, on peut bien sûr interpréter le covid-19 (et la crise économique qu’il entraîne) comme un exemple potentiel de ce processus : celui d’un phénomène environnemental causant une maladie zoonotique ayant eu pour conséquence une crise économique majeure au début de la décennie 2020. Toutefois, le covid-19 n’a certainement pas tué le capitalisme. Et je ne pense pas que quelque chose puisse annihiler le système capitaliste, sauf certains processus sociaux précis par lesquels de nombreuses forces humaines s’organisent pour travailler ensemble dans les mêmes directions contre ce système. Mais je ne crois pas qu’une crise environnementale parviendra jamais à elle seule à causer la fin du capitalisme !

C’est pourquoi vous insistez sur la nécessité de mesures coercitives, en particulier contre les causes de cette « urgence chronique »…

Absolument ! Parler de « mesures coercitives » peut sembler rude, mais cela ne signifie pas aligner les gens pour les exécuter ! Récemment, un tribunal de La Haye a intimé à la compagnie pétrolière anglo-néerlandaise Shell de réduire ses émissions de gaz à effet de serre d’au moins 45 % de leur volume actuel avant 2030. Si Shell n’applique pas cette décision, elle devrait être punie. C’est un excellent exemple de ce que j’entends par « mesures coercitives ». Par ce moyen, un État pourra – et devra – forcer une société à faire quelque chose permettant des progrès en matière environnementale ou climatique, en la menaçant d’une sanction lourde si elle n’obtempère pas. Je ne distingue aucune autre voie pour obtenir des grandes entreprises qu’elles changent en profondeur leurs comportements destructeurs pour la planète.

Quelle est la situation politique aujourd’hui en Suède ? Les sociaux-démocrates ont longtemps été au pouvoir sans interruption…

Disons qu’après des décennies d’hégémonie sociale-démocrate, nous connaissons depuis plus d’un quart de siècle une alternance régulière entre les sociaux-démocrates et les partis que nous appelons « bourgeois », c’est-à-dire la droite classique. Toutefois, depuis quatre ou cinq ans, le débat politique est phagocyté par l’extrême droite, qui dicte désormais plus ou moins tout l’agenda politique (sauf pour quelques petites formations de « gauche de gauche »), et par la seule question de l’immigration.

Les Verts suédois n’ont cessé de reculer dans les urnes depuis qu’ils participent aux gouvernements, car ils ont renié presque toutes leurs promesses.

De ce point de vue, le débat politique suédois est très similaire à celui de la France. Et nous nous préparons à la victoire de la droite alliée à l’extrême droite l’an prochain… Mais la grande différence avec la France est qu’il n’y a presque pas de mouvements sociaux en Suède. Par exemple, il n’y a eu aucune grande grève chez nous depuis au moins 1991. Comme la plupart des pays occidentaux, nous avons connu une grave crise économique, mais, au lieu de survenir dans les années 1970-1980, elle a été retardée à la fin des années 1980 et surtout durant les années 1990. Avec une nette victoire idéologique des idées néolibérales, en lien avec une crise importante des institutions de l’État-providence. Et une défaite massive de la classe ouvrière. Pourtant, chez nous, pas de mouvements pour les retraites, encore moins de gilets jaunes…

Les sociaux-démocrates sont au pouvoir depuis plus de sept ans, alliés la plupart du temps aux Verts suédois ; or les émissions de CO2 ont crû sans interruption, sauf à certaines périodes où elles ont stagné, mais jamais diminué.

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