La pensée magique sur la nature

Supprimer toute différence entre des éléments biophysiques et les êtres dotés de la conscience de leur existence ne peut aboutir qu’à une impasse conceptuelle et politique.

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La brutalité de la pandémie du coronavirus peut être imputée à la dégradation générale de la nature par un capitalisme s’affranchissant de toute limite. Heureusement, elle a contribué à renforcer la prise de conscience écologique. Mais celle-ci ne va pas sans un amoncellement de discours partagés entre greenwashing, croissance verte et pensée magique. Une tribune signée par 70 personnalités affirme « penser les glaciers comme des acteurs d’un monde que nous habitons en commun » (Le Monde, 8 mai 2021), en réaction au projet inutile d’installer un nouveau téléphérique dans les Alpes. L’argumentation proposée traduit une conception qui prend corps aujourd’hui dans l’anthropologie et la philosophie du rapport des humains à la nature : les glaciers en train de « mourir » sont des « êtres vivants » et des « acteurs à part entière ».

Si la nature grouille de vie (dans les montagnes, les forêts, les océans…), peut-on considérer que les entités abstraites montagne ou glacier sont des acteurs agissant avec une intentionnalité, au même titre que les humains qui pensent sur eux ? Il faut certainement rompre avec une vision mécaniste et utilitariste de la nature, mais faut-il nier toute différence entre les êtres vivants – humains et animaux doués de conscience et de sens – et les entités (certes pleines d’éléments vivants) qui sont dépourvus de conscience ? On comprend bien l’objectif d’une telle philosophie qui, en jouant de la métaphore pour conférer aux glaciers et montagnes une symbolique inverse à celle de l’économie dominante, vise à changer notre regard et donc notre rapport à la nature. Mais cette forme d’animisme peut-elle transformer l’organisation sociale et modifier en profondeur les rapports de force dans la société en faveur d’un modèle soutenable ? Les représentations subjectives du monde suffisent-elles pour que celui-ci se transforme ? Le paradoxe, sinon la contradiction, est de considérer les entités « matérielles » de la Terre à travers un « idéalisme » philosophique, certes à l’opposé de la croyance fausse en l’infinitude des ressources ou en l’absence de limites à l’exploitation, mais en rupture aussi avec toute pratique scientifique.

C’est ici que se rejoignent curieusement les théoriciens du greenwashing et de l’animisme écologique : leur silence est total sur le système économique mondial, le capitalisme, dont la logique d’accumulation infinie a imprimé une vision du monde justifiant la démesure. Il faut bien sûr cesser de croire en une nature extérieure à nous, mais supprimer toute différence entre des éléments biophysiques et les êtres dotés de la conscience de leur existence ne peut aboutir qu’à une impasse conceptuelle et politique. Si l’on inclut dans la Constitution l’obligation de protéger l’environnement, cette protection sera un devoir pour les humains et non une revendication de la nature.

Comme la crise globale doit être pensée simultanément socialement et écologiquement, aucune pensée magique n’est en mesure de faciliter les alliances sociales, nécessaires au changement de modèle, avec les classes populaires, dont les préoccupations sont méconnues aussi bien par les adeptes du déni écologique que par ceux du greenwashing ou d’une idéologie animiste.

(1) J.-M. Harribey, En finir avec le capitalovirus, L’alternative est possible, Dunod, juin 2021.


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