Le changement de paradigme qui vient

Même si la crise sanitaire semble avoir fait reculer le souci de préserver le vivant, des lois témoignent de l’avancée d’une prise de conscience collective des droits de la nature.

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La votation citoyenne qui s’est tenue en Suisse le 13 juin semble illustrer une tendance plus générale en Europe de l’Ouest, notamment en France : la fin des pesticides de synthèse a été rejetée, tandis que le renforcement de la politique sécuritaire a été plébiscité. Quel contraste avec les années dorées 2018 et 2019, pendant lesquelles l’aspiration à un changement de modèle économique à travers une action renouvelée pour le climat et les droits du vivant transparaissait comme prioritaire à la fois dans les sondages d’opinion, dans les urnes et dans les rues ! Mais, si l’horizon semble s’assombrir, nous souhaitons, à travers cette chronique, appeler à ne pas baisser les bras. Car, quelque part, l’idée d’une société en harmonie avec le vivant fait son chemin…

Voilà des années que des ONG, travaillant avec les populations directement affectées par les activités des multinationales à travers le monde, plaident pour une nouvelle loi mondiale instaurant une responsabilité et une redevabilité de celles-ci pour les violations des droits humains et les atteintes à l’environnement. Cette mobilisation a notamment permis l’adoption d’une loi instituant un « devoir de vigilance » en France pour les multinationales et conduit les tribunaux néerlandais à condamner la firme pétrolière Shell, neuvième pollueuse mondiale, à lutter de manière plus efficace et plus rapide contre le dérèglement climatique. Et si le sujet ne fait pas encore l’objet d’un accord au niveau onusien, l’Union européenne s’apprête à mettre en place une législation qui pourrait se montrer plus ambitieuse encore que la loi française. Le Parlement européen a ainsi demandé la mise en place d’une nouvelle directive instituant un devoir de vigilance pour de nombreuses entreprises européennes, ainsi qu’une réforme de la gouvernance des entreprises. Les eurodéputé·es ne se sont pas arrêté·es là : le Parlement européen a réclamé un devoir de vigilance accru et spécifique pour les produits issus de la déforestation dans le monde, une initiative essentielle, puisqu’un récent rapport du WWF montre que l’Union européenne est encore responsable aujourd’hui de pas moins de 16 % de la déforestation mondiale.

Au sein de ce rapport, les eurodéputé·s ont également fait un premier pas essentiel vers la reconnaissance des droits de la nature : elles et ils ont appelé à la reconnaissance des forêts anciennes et primaires comme des communs naturels mondiaux, ainsi qu’à l’établissement d’un statut juridique particulier permettant de les protéger. Le changement de vision est lent, mais profond. Dans un rapport sur la responsabilité environnementale des entreprises, le Parlement européen appelle aussi à la reconnaissance de la valeur intrinsèque de la nature et du droit des écosystèmes à être protégés.

Ne boudons pas nos victoires, car l’idée de la finitude de la planète et de notre commune appartenance au vivant fait son chemin.

Ces appels peuvent paraître encore abstraits. Ils ne le sont pas. Preuve en est : le Parlement européen appelle avec insistance à la reconnaissance mondiale et européenne du crime d’écocide, ce crime écocentré, en vue de condamner les plus graves atteintes au vivant, mettant en danger la sûreté de la planète. L’aspect multidimensionnel de ce crime est reconnu : l’appel est formulé à la fois dans le cadre de la défense des droits humains dans le monde, dans des textes relatifs aux politiques de développement (des pays les plus pauvres), dans ceux relatifs à la biodiversité ou encore ceux relatifs à la responsabilité environnementale des entreprises. Il voisine avec d’autres propositions dénotant un changement de paradigme : l’appel à des mesures concrètes pour protéger les forêts anciennes et primaires et préférer la préservation de ces dernières aux nouvelles plantations – souvent de la monoculture –, l’appel à contraindre les entreprises à respecter l’accord de Paris, ou encore à renforcer les dispositions pénales relatives à la protection du vivant.

Parlons clairement : le changement de paradigme visant à réajuster l’ensemble de nos lois pour qu’elles permettent de tenir compte du danger que représente l’exploitation du vivant n’a pas encore eu lieu. La crise sanitaire, mais aussi économique et sociale, semble avoir renforcé les vieux démons du productivisme, et l’écologie semble être repassée au second plan. Mais ne boudons pas nos victoires, car, de la Convention citoyenne pour le climat à ces avancées au Parlement européen, l’idée de la finitude de la planète et de notre commune appartenance au vivant fait son chemin. Et pourrait donner des résultats et des changements concrets plus rapidement qu’on ne pourrait le penser.

Par Valérie Cabanes, membre de la fondation Stop écocide, et Marie Toussaint, eurodéputée EELV, cofondatrices de Notre affaire à tous.


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