Abstentionnistes, au piquet !

Réduire le fait de ne pas aller voter à un civisme défaillant permet de nier le message politique exprimé. Au fil des époques et des régimes, ce geste a eu des significations différentes.

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L’abstention a toujours préoccupé les pouvoirs publics et les partis politiques, qui ont besoin d’une forte participation pour se légitimer. Celle enregistrée aux dernières régionales, désormais record (66 %), a fourni son lot de discours culpabilisant des abstentionnistes « dénués de sens civique », « responsables de l’effondrement démocratique », etc. L’abstentionniste est donc un citoyen défaillant. Au lieu de voir dans ce phénomène une expression proprement politique, les commentateurs publics ont adopté une stratégie de dépolitisation du geste de l’abstention. Le procédé n’est pas nouveau, il est même systématique depuis que le droit de vote existe et que certaines et certains s’y soustraient volontairement (1).

Sous la Révolution française, la participation est souvent faible : autour de 55 % en 1790, elle chute à 39 % au référendum constitutionnel de 1793 et à 19 % à celui de 1795, comme pour les élections des différentes assemblées révolutionnaires. Souvent expliquée par l’insuffisance de l’éducation politique, l’abstention tient aussi au fait que nombre de citoyens étaient sous les drapeaux depuis l’entrée en guerre en 1792, et traduit enfin la complexité d’un scrutin indirect.

Les élections des monarchies constitutionnelles (1815-1848) connaissent une participation meilleure (autour de 70-80 %). Pour le comprendre, il faut rappeler que ce sont des élections directes et, surtout, dans un corps électoral limité sur des critères censitaires (le seuil d’imposition ouvrant au droit de suffrage ne concernait alors que 4 à 8 % des hommes en âge de voter !).

En avril 1848, avec la proclamation du suffrage universel masculin direct, la participation est très forte : 84 % ! Mais elle chute dès les scrutins suivants, devenant une source de préoccupation importante pour les autorités, qui semblent oublier que les électeurs des campagnes doivent marcher de longues heures pour se rendre au bureau de vote sis au chef-lieu de canton. Le Second Empire règle le problème en organisant le vote dans la commune, et plus encore en exerçant une forte pression sur les électeurs, quitte à aller les chercher individuellement. Qui plus est, une grosse partie des électeurs sont soit débiteurs, soit locataires, soit employés d’un candidat : leur abstention (comme leur vote, qui n’est pas secret alors) les expose à des représailles. Ce n’est pas le vote obligatoire, mais une forme de contrôle social sur les plus pauvres. Assez logiquement, c’est dans les quartiers riches des villes que les taux d’abstention sont les plus élevés, et ce d’autant plus que, nostalgiques du suffrage censitaire, les électeurs les plus fortunés refusent de mêler leurs bulletins à ceux de la plèbe. Les choses s’inversent avec la mise en place de l’isoloir en 1913. Les catégories populaires, n’ayant plus à craindre l’opprobre des notables locaux, s’abstiennent davantage.

Sous la IIIe République, l’abstention varie en fonction des enjeux électoraux, mais connaît, jusqu’à aujourd’hui, une tendance à la baisse, variable selon les élections. Seules les municipales et surtout la présidentielle résistent à l’attrition du taux de participation. On connaît les raisons principales de cette situation : présidentialisation et personnification extrême des institutions. Même les législatives sont boudées, tant les jeux semblent faits avec la présidentielle. Aux législatives de juin 2017, la participation est tombée sous la barre des 50 %.

L’abstention a de multiples causes : impression que l’offre électorale n’est qu’un leurre et que les politiques menées sont les mêmes, sans effets sur les problèmes concrets, discrédit d’une classe politique cernée par les affaires… Elle fait aussi l’objet d’une théorisation dans les milieux anarchistes qui la prônent depuis le XIXe siècle, ainsi que dans les groupes révolutionnaires qui ne souhaitent pas se compromettre avec un système de suffrage dénoncé comme confisquant l’expression populaire et l’élan révolutionnaire.

L’abandon des urnes est donc aussi une autre manière de faire de la politique en faisant ostensiblement connaître le fossé entre l’offre et la demande politiques, une façon de résister à la réduction de la citoyenneté au seul moment électoral, en privilégiant d’autres formes d’expression de la souveraineté populaire et de l’engagement (luttes et associations locales, manifestations…), injustement méprisées par les mêmes qui versent des larmes de crocodile sur la fragilité de leur élection.

Par Laurence De Cock Historienne, et Mathilde Larrère Enseignante-chercheuse à l’université Gustave-Eiffel.

(1) « Voter en France de 1789 à nos jours », Mathilde Larrère, La Documentation photographique, n° 8122, La Documentation Française, 2018.


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