Dossier : Nos corps en bataille

« Le quotidien des femmes de chambre doit être un sujet de débat dans la société »

Les employées de l’Ibis Batignolles ont lutté près de deux ans pour obtenir de meilleures conditions de travail. Les explications de Tiziri Kandi, syndicaliste, et Rachel Kéké, gouvernante de l’hôtel.

Une montre bleue a remplacé l’attelle au poignet de Rachel Kéké. « Maintenant, quand c’est l’heure, tu pars ! », s’exclame cette gouvernante de l’Ibis Batignolles, devenue l’une des porte-parole de la lutte des femmes de chambre. Le 25 mai, après vingt-deux mois de bataille, dont huit de grève, les combattantes de cet hôtel trois étoiles parisien ont obtenu de belles avancées face au puissant groupe Accor : augmentation des salaires, prime de panier de 7,30 euros par jour, annulation des mutations des salariées malades, baisse des cadences…

« Elles luttent en tant que femmes immigrées, racisées, ouvrières et invisibilisées. C’est un reflet de notre société », résume Tiziri Kandi, animatrice syndicale CGT-HPE (Hôtels de prestige et économiques) qui les accompagne depuis le début. Autrice d’un mémoire sur une mobilisation semblable en 2012 à Suresnes (1), elle dénonce inlassablement le système de la sous-traitance, qui maltraite les corps de ces femmes. Quant à Rachel Kéké, ses quinze années d’expérience comme femme de chambre et deux comme gouvernante, depuis son arrivée de Côte d’Ivoire, sont précieuses pour décrire la machine à broyer en place dans le secteur hôtelier. Une guerre des corps s’est engagée, et ceux des femmes de l’ombre ont remporté une première victoire bien méritée.

Quel a été le déclic pour engager cette lutte en juillet 2019 ?

Rachel Kéké : La société STN [à qui Accor sous-traite l’entretien des chambres de l’Ibis Batignolles – NDLR] a voulu muter treize -collègues malades dans un autre hôtel, sans leur donner de poste adapté à leur état de santé. Les cadences imposées aux femmes de chambre sont très dures. À force de répéter les mêmes gestes à longueur de journée, nous avons toutes des tendinites, des syndromes du canal carpien, mal au dos, des épaules qui se déboîtent, les pieds qui enflent… Soit on se taisait et ce système qui permet d’échanger les gens et de les épuiser encore plus perdurait, soit on réagissait. Nous avons préféré dire stop et nous battre pour de meilleures conditions de travail sur le long terme, car c’est un métier qui use et détruit les corps.

Quelle est la journée type des femmes de chambre et des gouvernantes ?

Rachel Kéké : Le bureau ouvre à 8 h 30. Après avoir enfilé sa tenue, la femme de chambre signe le cahier de présence quand il n’y a pas de pointeuse. Puis elle prend son badge, monte dans les étages et remplit le chariot de linge propre pour trente chambres : les draps, les serviettes et tapis de bain en double, le papier toilette, les gels douche… Le chariot est énorme : quand on le pousse, on a mal aux épaules. Puis on s’occupe des chambres : enlever le linge sale, désinfecter la salle de bains et les toilettes, faire le lit, la poussière sur la table, derrière la télé… Le lit est très bas, donc il faut se baisser, se mettre à genoux pour passer l’aspirateur, tirer la tête du lit. C’est là qu’on s’abîme le dos et qu’on prend les coups qui provoquent les tendinites et le syndrome du canal carpien. J’ai eu un disque intervertébral déplacé, le médecin m’a arrêtée six mois. Puis une tendinite m’a obligée à m’arrêter quatre mois. Des collègues ont été opérées du poignet, des genoux…

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