CultivonsNous.tv : « Un petit Netflix de l’agriculture »

La nouvelle chaîne CultivonsNous.tv, tournée vers les sujets « du champ à l’assiette », connaît déjà un succès appréciable. Derrière elle, un réalisateur hors pair, fils et petit-fils d’agriculteur, Édouard Bergeon.

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Ici, un portrait de Maurice et de sa femme, nonagénaires. Toujours à l’œuvre, en Haute-Vienne, paysans depuis l’après-guerre, dès 1947. Dans les années 1960, Maurice croisait un pionnier alertant sur l’impact de la chimie sur les sols et les animaux. De quoi s’ouvrir et se lancer « dans le bio ». Là, un film, Le Blé, notre pain quotidien, d’Alexandre Largeron et Émilie Darnaud, revenant aux origines de l’agriculture, sur cette première plante cultivée dans le monde et aliment de base d’un tiers de la population sur la planète. La France en est le premier producteur en Europe, où le blé tient une place majeure dans la filière agricole. Un documentaire collé aux basques de plusieurs exploitants, qui va des moissons à la commercialisation.

Autre doc, Garden Party, de Frédéric Planchenault, une promenade à travers d’anciens jardins ouvriers, auparavant fréquentés par les salariés du coin, employés d’une usine de construction automobile. « Un trésor de verdure qui a su se préserver de l’urbanisme », une virée prolongée sur les pentes lyonnaises dans un jardin qui produit jusqu’à une tonne de légumes chaque année, conjuguant l’insertion et le maraîchage.

Au hasard de la page d’accueil, on croise encore « Sur les chemins de traverse », une collection documentaire qui se veut un road-movie sur les petites routes de l’Hexagone, de Paris à Marseille, arpentées à cheval par deux personnages singuliers, Sibylle et Louis, à la rencontre de ceux « qui font bouger la campagne ». But affiché : pléthore de solutions aux problèmes économiques, écologiques et sociaux.

Ce sont là quelques nouveautés présentées sur une nouvelle chaîne, CultivonsNous.tv, tout entière tournée vers le monde agricole, l’environnement et l’alimentation. En sous-titre, « Du champ à l’assiette ». On y trouve des reportages, une foultitude de documentaires gavés de réflexions, des pépites oubliées ou rarement vues, des grands entretiens, une diversité de portraits, différents volets : des gens qui ont changé de vie (de photographe à éleveur de chevaux, de flic à ferronnier, de commercial à menuisier, de consultante à vigneronne…), des coups de projecteur sur de « Jeunes Pousses » dans l’univers rural, un volet « Entre terre et mer », un autre « En campagne », un autre encore, titré « À l’ancienne », qui rend hommage à Armand Chartier (1914-2002), documentariste exceptionnel, auteur de plusieurs centaines de films sur les paysans, ingénieur, producteur et ancien directeur de la cinémathèque du ministère de l’Agriculture, solide maison qu’il a forgée, où sont passés Alain Resnais, Jacques Demy, Georges Franju ou encore Marcel Bluwal et Jacques Doillon…

Pléthore de solutions économiques, écologiques et sociales.

CultivonsNous.tv, créée en 2020, peut se targuer déjà de 67 000 abonnements (à raison de 4,99 euros par mois), présente sur la box Orange et Amazon Prime depuis la fin août, en attendant un accès sur Free. Des contenus qui arrivent de toutes parts, en négociant les droits digitaux. L’enjeu, maintenant, est d’abonner les élèves de l’enseignement agricole, ce qui représente 200 000 étudiants.

Derrière cette plateforme originale et engagée (ou plutôt devant), une alchimie entre Antoine Robin, producteur, et un réalisateur, piochant dans les catalogues, sélectionnant selon les offres éditoriales : Édouard Bergeon, qui, justement, a réalisé modestement « un petit doc », Le Regard d’Armand Chartier, retraçant le travail de cet ingénieur. « La chaîne se veut un petit Netflix de l’agriculture, tout ce que donne la terre, et une fenêtre ouverte sur l’éducation, confie le réalisateur. Ça peut créer des vocations, des prises de conscience. Aujourd’hui, les agriculteurs sont les premiers écologistes. » On ne parle évidemment pas des gros exploitants de la Beauce. « Il faut penser que ceux qui remplissent notre assiette sont ceux qui cultivent et emplissent le paysage. Il n’y a pas de pays sans paysans. »

Le monde rural, Édouard Bergeon connaît. Il a grandi dans la commune de Jazeneuil, en pays mélusin, plein Poitou. Un grand-père agriculteur, âpre, dur, sans concession, sans amour. Un père également agriculteur, éleveur. En certaines saisons, la ferme compte plus de 7 000 chevreaux. Mais elle dépend surtout des cours du marché, forcément fluctuants. On est menotté. Le père d’Édouard travaille sept jours sur sept, entre quatorze et seize heures au quotidien. À la clé, dans le meilleur des cas, ça flirte avec le Smic. En 1989, tombe la tuile. Un vaste incendie anéantit la ferme. La ferme perd 2 000 chevreaux et 300 000 francs. L’activité se poursuit. Il faut bien rembourser les crédits. Un puits sans fond, qui va épuiser physiquement et moralement l’agriculteur. En 1997, nouvel incendie dans les bâtiments. Coup fatal pour le pater, qui va baisser les bras. La dépression s’installe, dans le pire du pire. Une descente ou une spirale qui s’étire sur deux années, d’antidépresseurs en anxiolytiques et somnifères, jusqu’à ingérer des pesticides. Ce père a alors 45 ans. Édouard en a 16. Et souligne aujourd’hui : « On sait qu’un agriculteur se suicide en France tous les jours. En vingt ans, rien n’a changé. Un tiers de ces gens vivent avec 350 euros par mois ! »

C’était le moment de réfléchir sur les habitudes de consommation, les circuits courts.

Sorti de l’adolescence, le môme Bergeon entame des études de journalisme. Revendiquant son statut. « Au milieu de centaines de cartes de presse, j’étais le seul à être fils d’agriculteur », se souvient-il. Il commence par le sport et passe très vite derrière la caméra, additionne les sujets magazine, les reportages. Premiers apprentissages. Tous azimuts. À France 3 Poitou-Charentes puis France 2. Les précaires, les sans-domicile fixe, les mamans marseillaises, les gamins partis en Syrie, les gosses de Trappes… Des sujets sociétaux. Avant de réaliser un documentaire, Les Fils de la terre (2012), reprenant son histoire personnelle, la prolongeant par celle d’un producteur de lait, dans le Lot, surendetté. Le réalisateur filme une défaite intime et un drame universel. C’est bien là que s’inscrit subtilement tout le travail d’Édouard Bergeon, avec cette manière tacite de retrouver le père, de réhabiliter une tâche. Entre l’intime et l’universel. Poursuivi par une fiction, Au nom de la terre (2019), largement inspirée de sa propre histoire, relatant la transformation du monde agricole dans les dernières décennies, pointant les pièges de la surproduction, portée par Guillaume Canet, attirant pas moins de deux millions de spectateurs en salle. Un film qui entend « faire bouger les lignes », présenté à l’Élysée, au Sénat, à l’Assemblée nationale, à la Commission européenne. Surtout, les agriculteurs se retrouvent dans cette fiction réaliste, qui les raconte, livre leur épuisement, leur détresse et leur isolement.

Fière de son fiston, la mère d’Édouard « a été [sa] première attachée de presse », dit l’ancien journaliste sportif. La chaîne CultivonsNous.tv, dont la moyenne d’âge du public est de 40 ans, est née de cette expérience, de ce succès, « à la suite d’échanges passionnants avec le public, explique Édouard Bergeon. C’était beaucoup de questions, d’interrogations. On s’est mis à réfléchir. Les planètes étaient alignées, confinement oblige. C’était le bon moment pour construire des murs, réfléchir sur les habitudes des consommateurs, sur les circuits courts, tout en étant vigilants sur la qualité et le bio. On essaye de faire ce qu’on dit ». À cheval sur deux nouvelles fictions, on ne s’étonne pas que le réalisateur, dans pareille démarche, ait créé, en association avec Loïc Martin, deux restaurants à Paris : Martin, boulevard du Temple, et Robert, rue de la Fontaine-au-Roi. Avant d’ouvrir une guinguette sur les rives de Cosne-sur-Loire, dans la Nièvre, à deux encablures de son maraîchage.

https://www.cultivonsnous.tv/FR/home


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