Un président en campagne

L’opération diplomatique macronienne a d’évidentes arrière-pensées. Mais trop d’initiatives sans lendemains pourraient finir par se retourner contre le candidat. Au-delà d’une symbolique flatteuse, elles font surtout la cruelle démonstration de l’impuissance.

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La campagne pour l’élection présidentielle emprunte parfois des chemins inattendus et lointains. La presse n’a pas manqué d’énumérer avec une ironie justifiée les multiples « universités d’été » des prétendants à l’Élysée. Elle a omis de dire que la campagne électorale passait aussi, le week-end dernier, par Bagdad et Mossoul. En arpentant dimanche les rues de l’ancien fief de Daech, Emmanuel Macron se tenait certes à bonne distance de la rentrée politique, mais pour mieux y prendre sa part. Allant, en faiseur de paix, à la rencontre de tous les représentants communautaires, chrétiens d’Orient, chiites, yézidis, kurdes, sunnites, et appelant à la réconciliation de toutes les composantes de l’Irak, il profitait pleinement du privilège du président sortant : côtoyer les « sommets » de la politique internationale. Le choix de l’une de ses invitées, la polémiste Caroline Fourest, très controversée après un film passablement ridicule sur les femmes kurdes, trahissait pourtant son obsession hexagonale.

Le Président compte bien exploiter à sa façon le sujet identitaire, maquillé en question laïque. En aurait-on douté qu’au même moment, à Paris, son ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, lançait une campagne d’affiches, pour le moins problématique, qui en dit long sur sa conception de la laïcité et la stratégie de la majorité présidentielle : un enfant blanc et un enfant noir dans la même piscine… Comme si une couleur de peau – devinez laquelle ! – était naturellement soupçonnée d’enfreindre le principe de laïcité. Tandis qu’en Irak Emmanuel Macron répondait aux obsessions de l’extrême droite. Non, l’immigration afghane ne va pas participer du « grand remplacement » fantasmé par Le Pen et Zemmour. Et non, le risque terroriste ne s’en trouvera pas accru. On pourrait se féliciter de cette mise au point s’il ne s’était agi que de corriger ainsi sa première déclaration du 17 août, lorsqu’il avait appelé l’Europe « à se protéger contre les flux migratoires irréguliers importants […] qui nourrissent toute sorte de trafic ». Un coup pour plaire à la droite, un coup pour amadouer la gauche. L’essentiel étant d’installer la thématique identitaire au cœur de la campagne.

Quant à l’opération diplomatique macronienne, elle a aussi d’évidentes arrière-pensées. On en mesure le caractère superficiel. À Bagdad, le chef de l’État français a « coorganisé » une « conférence des voisins de l’Irak » dont on ne peut même pas dire qu’elle était vouée à l’échec, tant elle était dépourvue de réalisme. Réconcilier l’Iran et l’Arabie saoudite est bien au-dessus des forces d’un président français. L’autre initiative du week-end n’avait pas plus de chance d’aboutir. Le projet visant à créer à Kaboul une « safe zone » humanitaire, sorte de périmètre échappant au pouvoir des talibans, ne pouvait que se fracasser sur le refus des nouveaux maîtres de l’Afghanistan. Pire : c’est finalement le Conseil de sécurité de l’ONU qui l’a balayé. Après le fiasco libanais d’il y a un an, quand le président français avait cru pouvoir contraindre toute une classe politique archi-corrompue à renoncer à ses prébendes et à son pouvoir, ces initiatives sans lendemains pourraient finir par se retourner contre le candidat. Au-delà d’une symbolique flatteuse, elles font surtout la cruelle démonstration de l’impuissance.

Quoi qu’il en soit, à huit mois de l’échéance, Emmanuel Macron n’a pas encore trop de soucis à se faire. Moins de son fait que de celui de ses adversaires. Il est stable dans les sondages. Sa gestion de la crise du covid, après un début désastreux, est plutôt réussie. L’affaire du passe sanitaire fracture la gauche. Si le précieux sésame s’inscrit dans une logique vaccinale tout à fait défendable, il pose problème par ses conséquences économiques et sociales, et il crée une multitude de petits conflits qui minent la vie quotidienne. Mais, plus que le passe sanitaire lui-même, c’est sa fonction de catalyseur de tous les mécontentements qui est redoutée par Macron. L’avenir de la mobilisation fait partie de ces inconnues qui peuvent d’un coup bouleverser le paysage politique. Pour l’heure, Macron a plus à craindre de la droite – Xavier Bertrand ou Valérie Pécresse – que d’une gauche éclatée. De ce côté de l’échiquier politique, le nôtre, la machine Mélenchon est en état de marche. L’insoumis parie sur la mobilisation électorale de catégories habituellement abstentionnistes. On n’est beaucoup moins avancé du côté du PS, où l’on construit une candidature Hidalgo avec une femme qui n’a encore pas dit un mot. Les socialistes ont le talent d’attirer micros et caméras. Mais leur candidate n’a pas prouvé qu’elle était plus qu’une héritière à peine repentie de l’époque Hollande, entourée, qui plus est, de productivistes militants, comme la présidente d’Occitanie, Carole Delga. Quant au communiste Fabien Roussel, il semble promis à une candidature de témoignage. Finalement, le dernier suspense est chez les Verts. Le résultat de la primaire, du 16 au 19 septembre, produira une onde de choc sur toute la gauche. Éric Piolle ou Sandrine Rousseau pourraient être rapidement des alliés de Mélenchon si les sondages ne leur étaient pas favorables. Yannick Jadot, lui, risque au contraire d’être jusqu’au bout un rival pugnace. Derrière ce casting incertain, une question centrale : une gauche divisée parviendra-t-elle à imposer l’enjeu écologique au cœur de la campagne électorale ? Pas de transition écologique en effet sans une politique qui s’attaque aux inégalités. C’est l’affaire de la gauche et d’elle seule.


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