De quoi Tapie a été le nom

Bernard Tapie a été le verbe et la silhouette d’un moment politique. Après avoir vendu de l’espoir, la France socialiste convertie au libéralisme voulait vendre du rêve. « Nanard » fut ce parfait illusionniste. Et voilà comment cet aventurier est devenu le symbole des « années Mitterrand ».

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Un voyou flamboyant, mais un voyou quand même. Tel fut Bernard Tapie, qui croule sous les hommages les plus officiels, et même les plus présidentiels, au lendemain de sa mort. Ce multiple repris de justice occupait toutes les unes de la presse lundi, après avoir vampirisé les journaux télévisés du week-end. On aura évité de justesse la cérémonie dans la cour d’honneur des Invalides, mais pas sa rue ou sa place à Marseille, ni sa photo géante devant le stade Vélodrome. Certes, le personnage fascine par son culot, son énergie, et son génie de bonimenteur, mais on se demande tout de même comment on en est venu à faire de ce Fregoli de l’embrouille un héros national ? La réponse à cette question est finalement évidente. Tapie a été l’incarnation d’une époque. Il a été le verbe et la silhouette d’un moment politique. Celui de la brusque conversion du Parti socialiste au libéralisme, dans les années 1980. À son insu, il a été porteur d’une antimorale devenue morale officielle. Mieux que quiconque, il a illustré, dans son ivresse d’action, un discours de la « gagne » et du « tout est permis ». Et il a beaucoup gagné en effet : le Tour de France cycliste avec Hinault, la Ligue des champions de football avec l’OM, et surtout beaucoup d’argent en rachetant à vil prix des dizaines d’entreprises en difficulté, aussitôt revendues à prix d’or. Une spéculation qui a fait sa fortune.

Cela dans une France politique qui ne voulait rien savoir des moyens. Seul comptait le résultat. Et tant pis si les équipes de foot adverses étaient soudoyées, et les arbitres choyés ; si la dope gangrenait le cyclisme, si les sociétés passées entre ses mains laissaient sur le carreau des centaines de salariés. Après avoir vendu de l’espoir, la France socialiste voulait vendre du rêve. Tapie était son homme. Il exhibait les signes extérieurs de richesse les plus tape-à-l’œil, le yacht, l’hôtel particulier, l’avion. Autant d’avantages dont il faisait partager la jouissance éphémère à un microcosme d’affairistes, de politiques, et de journalistes. C’était les années fric. À la télévision, Yves Montand et Laurent Joffrin animaient « Vive la crise », fameuse émission qui assurait la promotion du libéralisme et du tournant de la rigueur. On y annonçait, entre autres, que l’indemnité des chômeurs serait réduite de 20 % et que les retraites seraient amputées de 20 à 70 %. Déjà ! Un discours s’imposait, très « thatchérien », du chacun pour soi et de la réussite à portée de tous. « Entreprenez ! », lançait Tapie à une France frappée de plein fouet par la désindustrialisation. Macron n’était pas encore là pour encourager le chômeur à traverser la rue pour trouver un boulot, mais le principe était posé. Qui mieux que « Nanard », le gouailleur populaire, fils d’un ouvrier fraiseur et d’une aide-soignante, pour démontrer que l’on pouvait devenir milliardaire et même ministre, en partant de peu ? À condition d’être animé d’une volonté de fer, et de ne pas être encombré de scrupules. Tapie payait d’exemple. Ne pas tout attendre de l’État, et même n’en plus rien espérer.

Ce discours évidemment était trompeur. Car Tapie n’a cessé de profiter d’appuis politiques et financiers, de Mitterrand d’abord, et de Sarkozy ensuite, dans l’affaire du conflit avec le Crédit lyonnais. L’affaire de trop, qui a finalement causé sa perte. Sarkozy-Tapie, la rencontre de ces deux-là était écrite. Mais Mitterrand-Tapie ? Comment le lecteur de Saint Augustin, esthète austère et introverti, a-t-il pu se laisser encanailler par « Nanard » ? Là aussi, la réponse est simple : Tapie s’est trouvé au bon endroit au bon moment. Les socialistes qui venaient « de ne pas rompre avec le capitalisme » étaient en recherche d’une idéologie de substitution. Ils voulaient pouvoir encore parler au peuple tout en le plumant. Tapie fut ce parfait illusionniste. Et, de surcroît, Nanard faisait rire Tonton. Les monarques aiment ces fous qui sont leur image inversée. Et Tapie admirait sans doute ce personnage distingué et cultivé qu’au fond il aurait peut-être aimé être. Et voilà comment cet aventurier est devenu le symbole des « années Mitterrand ».

Tapie a su se faire admirer du peuple avec lequel il n’avait plus rien de commun, sauf une gestuelle et un verbe haut. Il n’a pas beaucoup enrichi de salariés dans les entreprises qu’il a rachetées, mais il a su faire respirer, de loin, l’air de la gagne à des populations qui en ont retiré plaisir et fierté. C’est l’histoire des supporters de l’OM. Faute de pain, du jeu ! Et ce mérite évanescent, on ne peut le retirer à Tapie. Pas plus qu’une sincérité apparemment indiscutable dans sa détestation de l’extrême droite, en dépit de quelques manœuvres douteuses quand il s’est agi, en 1993, de sauver son poste de député. Il n’a jamais rien cédé au racisme et à la xénophobie. Mais cela aussi collait bien à l’époque. Les socialistes étaient convertis au libéralisme, et il ne leur restait « de gauche » qu’une hostilité ostensible au Front national. Tapie n’a pas ménagé sa peine de ce côté-là, sans comprendre que les coups de gueule sont contre-productifs quand le chômage et le déclassement se répandent dans le pays. Le drame, c’est que les années Tapie ont surtout été les années Mitterrand, et qu’elles ne sont pas pour rien dans la crise actuelle de la gauche. L’homme, certes, avait du charisme. Mais les grands voyous sont rarement antipathiques. C’est même une qualité requise pour le job.


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