Dossier : Total : un demi-siècle de déni et de mensonges

« Total a infiltré l’État français »

La multinationale bénéficie d’un soutien indéfectible des autorités de notre pays pour développer ses projets pétroliers en Ouganda et en Tanzanie. Juliette Renaud, des Amis de la Terre France, en décrypte les modalités.

Si la communication bien ficelée de Total n’est plus un secret, d’autres leviers très puissants permettent à la multinationale pétrolière française de développer en toute quiétude ses projets climaticides, notamment en Ouganda. Une enquête (1) de l’Observatoire des multinationales, des Amis de la Terre France et de Survie révèle que toutes les composantes de l’État français sont au service du lobbying de Total.

Quelles sont les conséquences des projets de Total en Ouganda et en Tanzanie ?

Juliette Renaud : Le projet d’extraction de pétrole Tilenga prévoit le forage de plus de 400 puits, dont un tiers au cœur de l’aire naturelle protégée de Murchison Falls, en bordure du lac Albert – une des sources du Nil –, et le reste sur des terres agricoles. Aujourd’hui, plus de 31 000 personnes sont en train d’être expropriées pour faire place à ce premier projet.

Cela se répète à grande échelle pour l’autre projet de Total, l’oléoduc géant chauffé Eacop (East African Crude Oil Pipeline), qui va du nord-ouest de l’Ouganda jusqu’à la côte tanzanienne, sur plus de 1 440 kilomètres. Il traversera un grand nombre d’espaces protégés, d’écosystèmes fragiles, le bassin du lac Victoria… C’est une catastrophe environnementale qui s’annonce, mais également sociale : selon nos estimations – calculées à partir de chiffres fournis par Total – 86 000 personnes sont déjà totalement ou partiellement expropriées de leurs terres pour cet oléoduc. Depuis plusieurs années, nous constatons de graves violations des droits humains. De nombreux témoignages rapportent que les communautés se sentent menacées et ont souvent signé sous la pression : des représentants de Total ou de ses sous-traitants viennent tous les jours, toutes les semaines, jusqu’à ce qu’ils obtiennent une signature, et sont parfois accompagnés par des forces de sécurité. De surcroît, les familles qui ont signé sont privées de leurs terres avant même de recevoir une compensation financière, ce qui engendre des situations de famine, de déscolarisation massive (2), etc.

Les Amis de la Terre France, Survie et quatre ONG ougandaises (Navoda, Afiego, Cred, Nape/Amis de la Terre Ouganda) ont assigné Total en justice pour ses activités en Ouganda en octobre 2019. En 2020 et 2021, des rapporteurs spéciaux de l’ONU ont alerté sur les atteintes et risques d’atteintes graves aux droits humains et à l’environnement. Comment a réagi Total, réputé bien maîtriser sa communication ?

Concernant notre mise en demeure, la première réaction de Total a été d’affirmer qu’il n’y avait aucun problème, aucune raison de modifier son plan de vigilance (3). À propos des expropriations des habitant·es sans compensation financière, le groupe a avancé un problème de « communication », donc il a installé des panneaux et diffusé des annonces à la radio informant que ces terres pouvaient quand même être utilisées pour des cultures de court terme. Or ce n’est pas forcément adapté aux besoins des populations, car beaucoup dépendent de cultures comme le manioc ou le café, qui mettent du temps à pousser. En outre, cela implique d’investir pour planter, sans être certain de pouvoir récolter.

Les dirigeants de Total communiquent aussi sur le fait qu’ils reconstruisent des maisons, alors qu’en réalité les personnes qui auront une compensation en nature sont minoritaires. Sur les impacts environnementaux, ils ont dit qu’il n’y aurait que dix emplacements de puits dans l’aire protégée. Or il y a une douzaine de puits par emplacement, donc on arrive à un total de 132 puits.

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