Le communisme est-il « déjà là » ?

C’est la thèse de Bernard Friot, dont la conversation avec Frédéric Lordon vient de paraître.

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L’inconscient de générations entières de militants et d’intellectuels français a longtemps été structuré par un « surmoi marxiste ». La parution de l’ouvrage (1) mettant en scène la conversation de deux d’entre eux, Bernard Friot et Frédéric Lordon, permet de rappeler aux nouvelles générations, en perte de repères, que l’idée communiste reste d’une brûlante actualité. L’occasion pour Friot de résumer avec force et clarté sa thèse : le communisme est « déjà là », dans des institutions ayant permis, à la Libération, de socialiser une partie de la plus-value engendrée par les travailleurs. La Sécurité sociale en est un fleuron.

Lors de sa création par Ambroise Croizat, elle repose sur le socle d’un salaire socialisé (grâce à la cotisation sociale) dans des caisses gérées par les salariés eux-mêmes, avant que le patronat n’en obtienne la gestion paritaire, en invoquant les « charges sociales » des entreprises. Regrettant la posture défensive du mouvement ouvrier, Friot incite la « classe en soi » des travailleurs à batailler ferme pour étendre ces îlots de communisme. Parmi ces derniers, le statut des agents des services publics préfigure son salaire à vie et à la qualification personnelle : parce que la force de travail est l’unique source de création de valeur, un tel salaire a pour vocation de reconnaître à vie (pendant et au-delà des périodes d’activité, jusqu’à la mort) la formation et l’expérience du travailleur, indépendamment des aléas économiques et de l’usage que les entreprises en font ponctuellement. Dans chaque entreprise, l’autre partie de la plus-value créée par la force de travail devra, selon Friot, être affectée à des caisses d’investissement pour financer des projets décidés par les travailleurs eux-mêmes. Cela mettra inévitablement en cause l’exercice des droits de propriété par les capitalistes. Malheureusement, le « déjà-là » est non seulement menacé par les politiques cherchant à réduire la part socialisée du gâteau, mais aussi par les partisans de l’impôt (ennemi, selon Friot, de la cotisation sociale) et du revenu universel (ennemi du salaire à vie).

L’ardeur de Friot à percevoir un « déjà-là » au sein d’un système ontologiquement capitaliste est toutefois tempérée par le spinoziste Lordon. Le « retraité voit-il le communisme dans la pension de retraite qui lui est versée ? » questionne ce dernier. De défaite en défaite, la « classe en soi » se perçoit-elle comme une classe en mesure de prendre le pouvoir « pour soi » ? Lordon n’en partage pas moins les préoccupations macroéconomiques de Friot (comment organiser la socialisation des savoir-faire et de l’investissement ?), en regrettant qu’elles soient déconsidérées par les mouvements zadistes, chantres de l’autonomie et de la défiance envers toute autorité planificatrice.

Finalement, si Antonio Gramsci vivait au XXIe siècle, la lecture de cet ouvrage lui aurait certainement suggéré de mener une « guerre de position » culturelle pour faire réémerger la conscience de classe des salariés, dévoyée de nos jours par l’intersectionnalisme et par les populismes de tous bords.

(1) En travail. Conversations sur le communisme, Bernard Friot et Frédéric Lordon, La Dispute, 2021.


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