« La spéculation sur l’eau ne profite qu’aux plus riches »

Le rapporteur spécial pour l’ONU Pedro Arrojo-Agudo dénonce la financiarisation de la ressource naturelle, un an après son entrée en Bourse au Chicago Mercantile Exchange.

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Au même titre que le maïs, le blé ou le riz, l’eau est devenue, depuis le 7 décembre 2020, un actif financier comme les autres. Qu’importe si, selon l’Unicef, une personne sur trois dans le monde n’a pas accès à de l’eau salubre ! Les traders de la Bourse de Chicago ont d’autres priorités. La première, dans ce marché à terme où l’enjeu central est de spéculer sur la valeur supposée d’un indice dans le futur, c’est de gagner de l’argent. Plusieurs dizaines d’associations étaient réunies mardi à Paris, Bruxelles, Milan et Montréal pour dénoncer cette forme ultime de privatisation d’un bien commun. Si, pour l’instant, les investisseurs qui occupent ce marché se concentrent sur la Californie, Pedro Arrojo-Agudo alerte sur les risques d’une telle bulle spéculative pour la planète et appelle à la démocratisation de la gestion l’eau.

Comment la logique de marché a-t-elle peu à peu resserré son emprise sur l’eau ?

Pedro Arrojo-Agudo : L’utilisation de l’eau sous la priorité de la profitabilité économique est un phénomène très ancien. Construire un moulin pour fabriquer de la farine consiste, par exemple, à utiliser l’énergie hydraulique à des fins lucratives. Mais, dans ce cas, la ressource naturelle n’est pas régie par le marché : c’est simplement un moyen. Et il s’inscrit dans le paradigme plus large de la domination de la nature comme moteur de développement, que l’on peut faire remonter à la Renaissance. L’empirisme scientifique conduit en France à construire, dès le XVIIIe siècle, des rivières artificielles, non pas pour mener l’eau dans une autre direction que son cours naturel, mais bien pour permettre aux bateaux de marchandise de naviguer. Ces grands canaux étaient aménagés à l’initiative du roi.

Au siècle suivant et après la Révolution française, les entreprises privées s’intéressent à ce secteur, mais la taille des investissements et le long délai de remboursement forcent à un changement de stratégie. L’État affiche sa volonté de se réapproprier les grandes infra-structures hydrauliques. À l’administration de servir son peuple en se chargeant du financement et de la gestion des sites. Les concessions des droits d’utilisation sont alors confiées à des acteurs publics et privés. La gestion de l’eau est centralisée, mais les bénéfices reviennent souvent aux grandes firmes hydroélectriques : c’est la privatisation des usages de l’eau dans un contexte de gestion publique.

« L’accès à l’eau pour toutes et tous a été remplacé par l’achat de droits, à des prix fluctuants, parfois inabordables. »

Ce modèle est poursuivi jusqu’à la première partie du XXe siècle et connaît ses perversions en laissant la porte ouverte, dans une certaine opacité, aux intérêts économiques et aux investisseurs, organisés en puissants lobbys. À partir des années 1970, le néolibéralisme naissant dénonce ce modèle de gestion publique. Comme pour d’autres secteurs, les tenants de cette idéologie font la promotion d’une société où l’eau doit être perçue comme un bien économique pouvant être divisé, approprié et marchandisé. Il s’agit d’en faire un levier d’enrichissement comme un autre. Les Chicago Boys récitent leur philosophie partout où ils le peuvent, et, à partir des années 1980, les multinationales du secteur privatisent ce qui n’est plus un bien commun mais une marchandise, par le biais de contrats de gestion de service. En Australie, aux États-Unis, en Espagne et même un peu plus tôt sous le Chili de Pinochet, on peut acheter et vendre des droits d’eau, dont le prix dépend de la demande.

Quelles sont les conséquences de cette appropriation privée ?

En promettant plus de flexibilité, les défenseurs des marchés de l’eau présents dans les pays que je viens de citer avancent qu’ils répondront plus efficacement aux problèmes de pénuries. Un phénomène que la Californie, par exemple, a connu pendant plusieurs années consécutives avec des périodes de sécheresse. Les gouvernements respectifs ont écouté et ont mis en place des réformes facilitant l’achat et la vente de concessions d’eau.

Du point de vue de l’État, on peut considérer ce moment comme un réel recul. Il en ressort affaibli, n’est plus à même de défendre l’intérêt général et la durabilité des systèmes aquatiques. Petit à petit, les usages personnels et l’accès à l’eau pour toutes et tous ont été remplacés par l’achat de droits, à des prix fluctuants qui peuvent devenir inabordables pour les personnes qui ont peu de moyens. Les conditions réglementaires qui cadraient, bon an mal an, ces différents marchés se sont assouplies. Les contrats n’étaient plus liés aux seules périodes de sécheresse et les restrictions environnementales ont commencé à disparaître. L’appropriation privée de l’eau transforme l’environnement en un utilisateur neutre. Un acteur parmi d’autres du marché, non plus comme la base de la vie.

« Les achats à terme échappent au monde réel. Pourtant, ils peuvent avoir des conséquences très concrètes. »

Répondant à des logiques d’offre et de demande, ce système a conduit à fragiliser les concessions dans leur capacité d’adaptation à l’approvisionnement réel en eau et à la disponibilité de l’eau en fonction du changement climatique. Les droits humains ont été relégués au second plan. En Australie, les marchés de l’eau permettent aux agriculteurs de vendre le surplus d’eau qui leur est allouée sous forme de quotas, ou d’acheter des quantités d’eau supplémentaires. Sans véritable contrôle environnemental, ils ont eu comme conséquence d’amplifier la surexploitation des aquifères, ces sols qui recouvrent des nappes d’eau. La vente de parts d’eau a ainsi accéléré la salinisation des sols.

Finalement, la marchandisation sert les acteurs les plus puissants…

On peut le considérer ainsi puisque les producteurs qui obtiennent le plus de bénéfices auront la possibilité d’acheter toujours plus de droits d’eau. C’est la marque de l’influence définitive des lobbys privés pour la gestion de l’eau. Seul le marché décide où l’eau va. Oubliés, l’intérêt général de la société, les droits humains et l’accès pour les plus démunis. Sous le prétexte originel d’être plus performants pour répondre à une période de sécheresse, les acteurs privés ont priorisé le marché au détriment des droits humains et de l’intérêt général.

La financiarisation est-elle l’aboutissement de ce phénomène de marchandisation ?

C’est clairement un bond en avant puisqu’il ne s’agit plus d’offre et de demande, mais de pure spéculation. Depuis le 7 décembre 2020, et l’entrée d’un indice du prix de l’eau à la Bourse de Chicago dans un marché à terme, les traders n’achètent ni ne vendent concrètement aucune marchandise. Ils contractualisent une potentielle valeur de l’eau dans le futur. Un vendeur A considère qu’à tel moment l’indice aura ce montant, et l’acheteur B imagine qu’il pourra vendre à son tour à un meilleur prix. Cette transaction échappe au monde réel. Pourtant, elle peut avoir des conséquences très concrètes puisque le risque d’une bulle spéculative est présent. Cette démarche est bien plus dangereuse que la marchandisation telle qu’on la connaît : elle annihile toute conception de l’eau comme un bien commun. Car, quand on spécule sur l’eau, seuls les plus riches en profitent.

Ce type de marché à terme existe aussi pour certains biens alimentaires. Comment ont-ils réagi ?

Comparer l’eau avec l’évolution du riz, du blé ou du maïs permet de comprendre ce que l’on peut attendre de ces marchés à terme qui s’occupent de produits dont dépendent les besoins fondamentaux de la population. Juste après le début des années 2000, les acteurs institutionnels (banques, fonds d’investissement, etc.) ont mis en place une stratégie spéculative pour acheter des contrats à terme à des prix toujours plus hauts. L’objectif est simple : faire que l’indice augmente pour pouvoir accroître les gains. Constatant cette hausse, les grands consommateurs et les distributeurs se sont eux aussi mis à acheter, de peur que les prix ne grimpent toujours plus. Voilà comment on crée une bulle spéculative : le prix du maïs a triplé, celui du blé a plus que doublé et le riz a augmenté de 170 %. Bilan, selon la Banque mondiale : entre 130 et 150 millions de personnes supplémentaires ont sombré dans l’extrême pauvreté. C’est le constat fatal que le marché à terme n’est pas si détaché du marché réel.

« Une grande partie de la société civile s’est approprié l’enjeu de la démocratisation de la gestion de l’eau. »

L’eau pourrait-elle connaître le même destin ?

C’est en tout cas ce que nous pouvons craindre. Tout comme pour les denrées alimentaires, les contrats à terme sur l’eau sont négociés grâce à des processus automatisés, utilisés souvent de manière opaque par de puissants investisseurs. Lesquels sont motivés par la même envie : faire de l’argent grâce à la spéculation. Une différence est tout de même à noter : contrairement au maïs, au riz ou au blé, qui peuvent être transportés d’un continent à un autre, l’eau peut difficilement être transférée en raison des coûts très élevés qu’impliquent ces transports. Les acteurs qui participent au marché à terme de l’eau sont donc regroupés dans une même zone géographique.

Si une bulle éclate à la Bourse de Chicago, quelles pourraient en être les conséquences en Europe ?

Comme seule la Californie est concernée par le marché à terme sur l’eau, vu d’Europe, nous ne ferons que constater les dégâts sur place. Concrètement, nous verrons une augmentation des prix et donc l’apparition de problèmes sociaux. Les paysans et les petits irrigants devront vendre leur terrain, en plus de leur eau. La concentration de la propriété s’intensifiera, appauvrissant les classes moyennes basses. Les conséquences politiques se feront ressentir à très court terme.

Face à la financiarisation de l’eau, les réponses doivent aussi venir du politique…

Oui, et l’enjeu de la démocratisation de la gestion de l’eau est fondamental. Une grande partie de la société civile s’est approprié cette question. Y compris des acteurs économiques qui ne dépendent pas des marchés financiers, car ils ont besoin d’eau dans leur quotidien et refusent d’être soumis à la spéculation. Ce ne sont pas uniquement les plus pauvres qui sont exclus du marché, hors de ce casino mondial qu’est la Bourse, mais bien l’ensemble de la société. Partout où les marchés de l’eau existent, la contestation est présente. En Europe, il faut noter que la pression démocratique est plus forte, car il subsiste cette conception que l’eau ne peut pas être considérée comme une marchandise. Certes, les poussées néolibérales sont présentes. Mais les pressions sociales y répondent avec vigueur en considérant que la priorité pour l’eau repose surtout sur les droits des humains et des écosystèmes.

Pedro Arrojo-Agudo Rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’homme à l’eau potable et à l’assainissement.


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