Robert Guédiguian : « Je suis un cinéaste communiste »

Le réalisateur Robert Guédiguian publie avec Christophe Kantcheff un livre très politique, avant la sortie de son nouveau film, Twist à Bamako, sur une expérience socialiste dans le Mali des années 1960.

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Robert Guédiguian a réalisé plus d’une vingtaine de films. Marseillais, fils d’ouvrier, d’une famille rescapée du génocide arménien, il a longtemps milité au Parti communiste, des lendemains de Mai 68 jusqu’au début des années 1980. S’il s’est toujours exprimé par le cinéma, il a aujourd’hui ressenti le besoin de prendre la parole à travers un livre, quand montent le racisme et les aveuglements néofascistes, sources inévitables de violence, et s’accroissent les inégalités dues à un néolibéralisme sans complexe. À travers une analyse rigoureuse de la situation d’une France sous le joug du macronisme, l’ouvrage qu’il publie aujourd’hui, sous forme d’un dialogue avec Christophe Kantcheff, grand connaisseur de l’œuvre du cinéaste (1), expose sa vision d’homme de gauche. Sort également sur les écrans, le 5 janvier, Twist à Bamako, son nouveau film. Le fascisme ne passera pas, car les lendemains devront bien chanter encore…

Vous êtes cinéaste et avez réalisé une bonne vingtaine de longs-métrages. Or voilà que vous publiez un livre d’entretiens. Comment se fait-il qu’un cinéaste se mette à écrire un livre ?

Robert Guédiguian : C’est peut-être étrange, en effet [rires]. Mais c’est sans doute une façon de prolonger ce que j’essaie de faire au cinéma, sous une autre forme. Avec un peu plus d’abstraction, de références historiques, de discours… Des choses que j’ai souvent essayé de dire dans mes films, parfois dans des bouts de dialogues ou certaines citations, mais ici en développant un propos un peu plus théorique. Sans prétention cependant. Car si je voulais être rigoureux et faire un livre vraiment plus savant, je devrais me mettre à travailler jour et nuit ! Or ce livre est, pour employer un terme de Pasolini que j’aime beaucoup, « hérétique ».

C’est pourquoi – comme je travaille quand même un peu et que je lis la presse, et en tout cas les comptes rendus de ce qui se fait dans le champ de la pensée, à défaut d’avoir le temps de lire tous les livres eux-mêmes – on a trouvé cette expression avec Christophe Kantcheff pour caractériser le propos : des « intuitions théoriques »… Même si j’avoue, bien sûr, que j’aurais aimé, jadis, faire des livres plus sérieux et devenir un intellectuel communiste. Pas n’importe quel intellectuel donc, mais bien un intellectuel au milieu des masses, qui fait corps avec les masses, donc avec un parti, avec certaines catégories sociales. Un intellectuel qui n’est ainsi pas tout seul à penser et, surtout, dont la pensée s’inscrit dans un va-et-vient avec une pratique politique.

D’où les perpétuels allers-retours entre cinéma et politique dans votre démarche, dans vos films. Qui vous valent souvent des critiques comme cinéaste engagé, militant…

Bien sûr ! Mais aujourd’hui, je finis par dire : « Eh bien oui ! Je suis un cinéaste politique, un cinéaste engagé, un cinéaste militant ! Les trois ! Je suis même un cinéaste communiste ! Prenez-le comme vous voulez… » Je fais juste du cinéma tout court, avec des images, des sons, des acteurs incarnant des personnages, de l’émotion. Il y a des cinéastes qui font de la politique sans le savoir, d’autres qui en font en le sachant ; je préfère avoir l’honnêteté intellectuelle de dire d’où je parle. Comme je dis parfois : je préfère parler avec des gens en sachant pour qui ils ont voté aux dernières élections et d’où ils parlent !

Si on va voir mes films, on sait qui les fait. Je ne dupe personne. Ce qui n’est pas le cas de ceux qui se présentent comme « apolitiques ».

Si on va voir mes films, on sait qui les fait. Je ne dupe personne. Ce qui n’est pas le cas de ceux qui se présentent comme « apolitiques » et font de la distraction, du divertissement, de la comédie… C’est-à-dire ceux qui, en général, confortent l’ordre établi. Et l’état du monde tel qu’il est.

Vous soulignez l’importance du livre, jusqu’à parler d’un certain fétichisme vis-à-vis de l’objet-livre. Est-ce différent du fétichisme pour une affiche de cinéma ?

C’est bien plus ! C’est même quasi irrationnel. Dans mon parcours, dans ma biographie, c’est capital. Tout le monde le sait : je suis né dans un quartier ouvrier, à -Marseille, dans les quartiers nord, à l’Estaque. Il n’y avait aucun livre chez moi, et la découverte des livres, donc du livre, grâce à un instituteur, le père de Gérard Meylan [un des comédiens des films de Robert Guédiguian, NDLR], m’a transformé, éclairé.

Quand je lis pour la première fois le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels, ce texte de 1848, je suis sidéré. Sidéré par ce que cela m’ouvre en termes de compréhension du monde… Je le conseille encore à tout le monde aujourd’hui, car c’est un des textes les plus lumineux de l’histoire de l’humanité ! C’est vrai qu’à partir de là je me dis qu’il n’y a pas d’éclairage plus fort que celui que permet le livre. Et qu’il n’y a pas d’art plus fort qui le permette.

Je crois que, dans ma jeunesse, je cherchais cela, c’est-à-dire une parole qui me permette de penser la condition de mes parents, et de penser que celle-ci n’était pas inéluctable. Ce fut un -bouleversement fondamental dans ma vie : j’ai pensé qu’il était possible de transformer la vie de mes parents.

Aujourd’hui, votre parole publique compte, du fait de votre notoriété. Est-ce important, pour vous, que votre parole porte, ait son importance ?

Certainement. Il faut s’en servir, si cela peut être utile pour les idées que je défends. Si j’ai cette possibilité de m’exprimer, de porter cette parole provenant de mes origines, de mon quartier, de ma famille, de ce que m’a appris l’instituteur, je pense que je n’ai pas le droit de ne pas la transmettre. Sans toutefois parler à la place de ces personnes, essayer au moins d’être un porte-parole, un porte-voix. De ce point de vue, je me sens investi d’une responsabilité. D’un devoir, en somme.

C’est sans doute pour cela que vous écrivez : « Je voulais être un justicier »

Absolument. Car le terme de justicier contient l’idée d’un devoir. C’est comme si j’avais trouvé des armes, d’abord dans les livres, et qu’il fallait que je m’en serve. Même si le devoir de leur usage ne peut, pour moi, se concevoir que si l’on est attaqué, car je ne vois la violence que dans le cadre de la légitime défense. Y compris dans le rapport à l’histoire.

C’est pourquoi vous soulignez que militer est d’abord un acte intellectuel.

Profondément ! Le militant est quelqu’un qui prend à bras-le-corps son existence, qui en prend conscience : il transforme en connaissance du monde sa propre situation, sa position. C’est un acte de pensée. Pour moi, ce qu’il faut, c’est être -communiste, ce qui signifie créer des moments communistes autour de soi en permanence, ou en tout cas le plus possible. C’est une éthique. Et c’est pourquoi, toute la journée, je pense à faire des choses qui ont à voir avec la fabrication du commun, donc d’un collectif. Et à me battre pour les préserver et les développer.

Or qu’est-ce qui menace ce commun et ce collectif ? Il faut le dire : ce qui les menace, c’est essentiellement leur opposition avec l’individu, avec le désir. Il faut donc toujours veiller à les renouveler, à remettre en marche le désir de tous les individus qui composent le collectif, si tout à coup il vient à s’affaiblir.

La gauche devrait viser la délégation, l’autogestion, l’horizontalité, pour promouvoir de tels moments communistes.

Je ne crois pas aujourd’hui qu’être communiste veuille dire travailler à l’institutionnalisation ou à la recomposition d’un État communiste. Je reprends là la voix de Jaurès qui, dans sa lecture de Marx et sa conviction anticapitaliste, insistait pour l’amélioration de la condition quotidienne des ouvriers. Aussi, aujourd’hui, on doit pousser à une organisation des petites entreprises vers davantage d’autogestion (puisqu’il ne s’agit pas de nationaliser les coiffeurs, les garagistes ou d’autres types de petites sociétés). Ce sont là des « moments communistes ». La gauche devrait avoir cette visée-là : celle de la délégation, de l’autogestion, de manière horizontale, pour promouvoir de tels moments communistes.

Vous dites dans le livre que le racisme, pire le néofascisme, n’a sans doute jamais eu autant le vent en poupe depuis plus d’un demi-siècle. Votre film, Twist à Bamako, qui raconte les difficultés d’une expérience socialiste dans le Mali des années 1960, n’est-il pas aussi une réponse à ces idées rétrogrades ? Dans le sens où, à la différence de beaucoup d’œuvres, livres ou films, les personnages africains n’y sont pas de grands enfants, mais des sujets pensants ?

Je crois en effet qu’il est très important de faire un film aujourd’hui dans lequel les Africains sont des gens conscients de leurs difficultés. Donc des intellectuels qui pensent les choses – de la même manière que les Occidentaux, de la même manière que tous les humains sur cette Terre ! C’est pour cela qu’on aperçoit plusieurs fois dans le film des portraits d’Aimé Césaire, et même brièvement de Frantz Fanon, puisqu’il est venu prononcer une conférence à Bamako à ce moment-là, quelques mois avant sa mort.

Les voix qui s’élèvent aujourd’hui contre le racisme sont qualifiées d’« islamo-gauchistes ». Cette appellation vous fait immédiatement penser, dites-vous, à celle, de sinistre mémoire, de « judéo-bolchevique »…

En effet. Le parallèle me semble évident. Or, ce qui me déçoit, c’est de voir que beaucoup d’hommes ou de femmes politiques supposé·es à gauche vont dans le sens de ce vent mauvais. Par exemple, pour le nommer, quand je vois le secrétaire national du PCF dans cette manifestation des syndicats de police, le 19 mai de cette année, qui fleure bon l’autoritarisme, pour ne pas dire pire, c’est pour moi absolument injustifiable du point de vue intellectuel. Même si, bien sûr, je déplore la mort de ce policier à Avignon, mais cela n’a rien à voir ! Il est inconcevable d’aller manifester devant l’Assemblée nationale avec ceux des policiers qui s’en prennent à la justice, à la séparation des pouvoirs, donc à la démocratie… Comment un dirigeant du PCF peut-il se mêler à un rassemblement qui sent bon le 6 février 1934 ?

Faire un film montrant les effets de la colonisation française sur la société malienne signifie-t-il aussi – comme votre livre – intervenir dans la campagne présidentielle qui s’amorce ?

Je crois qu’il faut dire clairement que le colonialisme est un crime contre l’humanité. Il faut d’ailleurs reconnaître à Emmanuel Macron qu’il l’a dit. Mais il faut le réaffirmer, puisqu’il semble que ce débat doive se poursuivre et qu’il y ait encore des gens, comme Éric Zemmour, qui prétendent que la colonisation aurait apporté des bienfaits à ces peuples que nous avons opprimés. Alors que tout cela servait seulement au bon fonctionnement de l’économie coloniale !

En gros, on apprenait à compter à quelques jeunes gens là-bas, parce que c’était moins cher d’avoir des comptables sur place que de les faire venir de France. Et pour les routes, c’était pareil. On n’a pas fait cela pour éduquer et créer du bonheur dans une société prétendument inculte… C’est pourquoi Samba, le principal personnage du film, écrit sur le tableau d’une école la phrase de Fanon : « Le colonialisme est la négation de l’humanité du colonisé »

(1) Auteur de Guédiguian, Éditions de l’Atelier, 2018.

Les lendemains chanteront-ils encore ?, Robert Guédiguian, en dialogue avec Christophe Kantcheff, Les Liens qui libèrent, 240 pages, 18,50 euros.


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