Ces députés LREM qui ne rempilent pas : « Le Parlement, un hochet dans les mains de l’exécutif »

Albane Gaillot, Sébastien Nadot, Matthieu Orphelin : ces trois député·es ont cru à la promesse de renouveau d’Emmanuel Macron, avant de rompre avec LREM et de renoncer à un nouveau mandat.

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C’est une parole libre et une sincérité non dénuée d’autocritique que nous ont livrées Albane Gaillot, Sébastien Nadot et Matthieu Orphelin, député·es qui viennent de rendre public leur renoncement à postuler un nouveau mandat. Leur particularité commune : une adhésion à La République en marche (LREM) auprès du candidat Macron il y a cinq ans, puis une investiture délivrée par le parti aux législatives de 2017, avant une rupture rapide avec la majorité, constatant que les belles promesses d’un renouvellement de l’exercice démocratique ont été balayées dès la mise en place du groupe parlementaire LREM. Tromperie : c’est le terme qui définit le mieux leur sentiment commun après cette expérience au Palais-Bourbon.

Élue dans le Val-de-Marne, Albane Gaillot, cheffe de projet qui se définit comme « socialement de gauche, économiquement de droite », rend sa carte en 2019 puis quitte le groupe majoritaire déplorant « les lois restreignant les libertés individuelles » ou la politique migratoire. Elle vient de se distinguer en portant jusqu’à son adoption définitive, le 23 février, à la veille notre rencontre, sa proposition de loi allongeant de 12 à 14 semaines de grossesse le délai légal pour pratiquer une interruption volontaire de grossesse.

Sébastien Nadot est membre du Mouvement des progressistes (gauche écologiste) de l’ex-communiste Robert Hue. Il est exclu du groupe LREM en 2018 après son refus de voter le budget, déplorant une priorité appuyée à la réduction de la dépense publique et l’inégalité de l’effort fiscal au sein de la population.

Matthieu Orphelin, conseiller régional des Pays de la Loire, militant de l’écologie politique de longue date et adhérent d’EELV jusqu’en 2012, quitte LREM en 2019, invoquant des avancées insuffisantes « sur les enjeux climatiques, écologiques et sociaux ».

Vous avez décidé tous trois de ne pas vous représenter. Qu’est-ce qui vous a déterminé·es à prendre cette décision ?

Albane Gaillot : J’ai pris cette décision il y a déjà deux ans. C’est le constat de l’impuissance des parlementaires qui m’a précipitée vers ce choix. Vous allez me dire qu’après la belle victoire que j’ai eue hier, je fais la fine bouche. Il n’empêche, ce vote a renforcé encore ce sentiment : pour juste allonger le délai de deux semaines, il a fallu mobiliser une équipe et des parlementaires à 200 % pendant deux ans alors que la Colombie est passée à 24 semaines de grossesse. S’y ajoute un fort déséquilibre entre la vie personnelle et la vie professionnelle qui a affecté à la fois ma sphère familiale, sociale et amicale. J’ai envie de revenir à quelque chose de plus équilibré, et quand je vois le travail que j’ai mené avec des associations, je pense qu’on agit mieux de l’extérieur.

On est soit le représentant d’un parti, soit celui d’un ministre ! Pas celui des citoyens. Sébastien Nadot

Sébastien Nadot : Je suis arrivé là par curiosité pour un système politique français que m’avait dépeint Robert Hue, et sur lequel j’avais travaillé en 2014 en assurant la correction éditoriale de son livre, Les partis vont mourir… et ils ne le savent pas ! Je voulais aller voir ce qui se passe dans le chaudron politique avec l’idée que je partais pour un mandat et un seul. Élu, j’ai essayé d’être un « représentant », conformément à ce que réclame la Constitution mais n’ai pas réussi à faire évoluer le système d’un millimètre. On est soit le représentant d’un parti, soit celui d’un ministre quand on est dans la majorité ! Pas celui des citoyens. On ne peut pas assumer sa mission parlementaire ainsi. Ma curiosité assouvie, j’ai d’autant plus envie d’aller ailleurs que je n’avais pas imaginé commencer une carrière politique.

Matthieu Orphelin : Je ne partage pas cette analyse qu’on ne peut rien faire bouger. Je m’en suis encore plus rendu compte en rédigeant le bilan qui accompagne ma lettre de non-candidature. On a gagné des combats. Bien sûr, ça ne suffit pas pour être sur la bonne route de la transition écologique, solidaire et démocratique. Mais je continue à penser que chaque bataille mérite d’être menée. Il y a trois ans, on a été tout près de repousser le Ceta avec une motion de renvoi en commission : le gouvernement nous traitait de menteurs quand on argumentait qu’au Canada la viande est élevée avec des antibiotiques utilisés comme activateurs de croissance. Or, cette semaine, le ministère de l’Agriculture a décidé d’interdire toute importation de produits élevés avec de tels antibiotiques.

On agit mieux à l’extérieur ? Ça se discute. En tout cas, il ne faut surtout pas opposer les modes d’action. Il faut des gens à l’intérieur qui portent nos combats, y compris dans la majorité, dans les oppositions bien sûr, mais aussi des citoyens, des organisations, des associations.

Pourquoi donc ne pas se représenter, si le bilan présente tout de même des aspects positifs ?

M. O. : Politiquement, tout me poussait à y retourner. Mais il y avait aussi la nécessité pour moi de ne pas devenir un professionnel de plus. C’était fondamental. Comme la nécessité de se ressourcer dans d’autres manières de mener le combat parce qu’on ne comprend les choses qu’en les regardant différemment. Ceux qui sont toujours en politique ne comprennent plus la société. Et, enfin, des questions personnelles. J’ai réussi à maintenir ma relation amoureuse pendant cinq ans, je ne suis pas sûr qu’elle aurait tenu cinq ans de plus. C’est une vie passionnante, exaltante, mais très déséquilibrée.

A. G. : D’accord avec Matthieu pour ne pas opposer les combats, j’ai passé cinq ans à essayer d’en mener et ai envie de passer à autre chose. Je laisse la place à une autre femme – j’espère – ou peut-être un homme engagé sur les idées que je porte. C’est bien en complémentarité avec les associations, les professionnels de santé, les parlementaires engagés que j’ai travaillé sur la proposition de loi sur l’IVG. Peut-être que le mot impuissance est un peu fort pour un sentiment d’immobilisme, mais la Ve République est difficile à bouger, et l’articulation entre le Parlement et le gouvernement est quand même compliquée.

Les relations avec le gouvernement ont parfois été très très tendues, voire méprisantes. Albane Gaillot

S. N. : Bien sûr qu’au Parlement on peut mener des combats. C’est un bel endroit à la fois médiatique et a minima de contact du pouvoir et on peut y faire bouger des choses. Quand je dépose ma résolution pour ouvrir une commission d’enquête sur les exportations d’armes au Yémen, il n’y a pas un seul média ni une ONG qui s’occupe du sujet. Ensuite, une enquête de Disclose mettra des choses sur la table, puis Amnesty lancera une grande campagne « Silence on arme ».

Mais, dans ma logique, rempiler, ce serait caviarder la manière dont je vois les choses auprès des électeurs. Donc, s’il y a des raisons personnelles comme Matthieu les explique – j’ai une femme et trois enfants, donc il faut que je choisisse –, j’estime que la mécanique actuelle ne permet pas d’être représentant de la nation avec les missions constitutionnelles d’un parlementaire. Ceux qui vont candidater pour la première fois et vont dire « je viens comme votre représentant » ont toute légitimité à le tenter.

La lassitude et la frustration dont vous faites état auraient peut-être pu être négociées d’une autre manière si votre relation avec la majorité et le gouvernement avait été autre. Comment abordez-vous le bilan de cette relation qui a pesé, on l’imagine, dans votre décision d’abord de quitter cette majorité puis de ne pas vous représenter ?

A. G. : Une raison en particulier a été plus importante pour moi. Je me suis engagée à LREM sur une promesse : faire de la politique autrement. Quand arrive le Ceta, un sujet que je ne connaissais pas du tout, je travaille avec mes équipes, échange avec Matthieu et d’autres, et comprends qu’il ne faut pas le voter. En réunion de groupe avec 300 députés, j’annonce que je voudrais voter contre. Grand blanc, clôture de la réunion. Gilles Le Gendre, alors président de groupe, vient me voir et m’explique qu’au moment du vote il ne faut pas que je sois là ou que je dois sortir de l’Hémicycle. Or je n’ai pas été élue pour agir comme cela. À partir de ce moment, je savais que j’allais quitter le groupe. En retrait dans un statut d’apparentée, je continuais à y croire un peu quand arrive le dossier des retraites, je comprends qu’ils vont passer au 49.3. Je leur dis qu’ils font une énorme erreur démocratique ; on ne peut pas passer en force sur un sujet aussi important. Je vote le 49.3 et quitte LREM. Ensuite je n’ai pas rejoint de groupe sauf quand on a décidé avec Matthieu d’en construire un avec un projet ambitieux écologiste, démocrate et solidaire, qui sera dissous. Les relations avec le gouvernement ont parfois été très très tendues, voire méprisantes : quand j’ai défendu mes 30 amendements au budget de la justice du projet de Loi de finances, Éric Dupond-Moretti ne me regardait ni ne répondait à mes amendements. Avec d’autres membres du gouvernement, le cabinet de M. Veran ou celui de Mme Moreno sur la proposition de loi IVG, ça s’est très bien passé. Mais effectivement il y a ce couple gouvernement-députés de la majorité qui a tendance à exclure les autres élus des échanges.

S. N. : Lors de la première réunion du groupe, on vote un règlement et j’ai souvenir de Matthieu levant la main pour demander à regarder certains articles qu’on ne pouvait pas voter sans discussion. Il y a notamment l’interdiction de porter un amendement sans qu’il soit accepté par une réunion de balayage du groupe. Je regarde ça et je me dis que ce n’est pas possible. Matthieu réclamait du temps pour prendre connaissance de ce règlement à l’élaboration duquel on n’a pas participé.

Politiquement, tout me poussait à y retourner. Mais il y avait aussi la nécessité pour moi de ne pas devenir un professionnel de plus. Matthieu Orphelin

M. O. : La veille de ce 27 juin 2017, on reçoit le projet de règlement intérieur du groupe, une pratique inacceptable. L’article 10 dit que dans la vie parlementaire les membres du groupe se doivent de manifester dans leurs paroles, leurs écrits et leurs votes une solidarité avec la majorité de groupe et s’engagent à appliquer une discipline de vote hormis sur les questions d’éthique. Je préviens tout de suite le cabinet de Richard Ferrand que si je comprends la discipline de vote, cette règle ne fonctionnera pas et qu’elle est contraire à la Constitution, dont l’article 27 dit que tout mandat impératif est nul et le droit de vote des membres du Parlement, personnel. J’annonce que je prendrai la parole le lendemain pour demander à limiter la discipline de vote aux points portés dans le programme électoral. Alors que mon ton n’était pas du tout belliqueux, Richard Ferrand m’emplafonne devant tout le monde en criant au retour des frondeurs et se fait applaudir chaudement par un bon tiers de la salle. Dès ce moment-là, il conceptualise la caporalisation au lieu de jouer sur la biodiversité naturelle du groupe.

S. N. : On est en juin 2017 et je me dis que je suis dans un groupe mal construit dès le départ. Ce n’est pas ce qu’on nous a vendu : nouveau monde, nouvelle organisation, pris en compte de la diversité, ni de gauche ni de droite…

Par la suite, je prépare une résolution pour l’ouverture d’une commission d’enquête sur les livraisons d’armes, après six mois passés à interroger le ministère des Affaires étrangères, le Premier ministre et même Emmanuel Macron lors d’une réunion à l’Élysée. On refuse de la mettre à l’ordre du jour de la discussion du groupe. Quand je la dépose, une vingtaine de parlementaires LREM la signent, mais au bout de trois semaines plusieurs me disent que des collaborateurs du groupe leur proposent une mission contre un retrait de leur signature. Moi, je cotise pour payer les collaborateurs de groupe et donc des gens qui sont en train de saloper mon travail de parlementaire.

LREM est restée une coquille idéologique vide, constitué autour d’une personne et de quelques promesses. Sébastien Nadot

Quand je vote contre le budget 2019, ce qui entraîne forcément mon exclusion, Gilles Le Gendre m’annonce en tête-à-tête vouloir faire un communiqué pour dire que je m’étais trompé de bouton. Or j’avais déjà expliqué les raisons de mon vote dans un communiqué qu’il ne pouvait ignorer. Ils avaient mobilisé plusieurs ministres pour demander à Robert Hue de m’appeler pour changer mon vote. Ce qui est extraordinaire, c’est que deux jours après, à la demande de Macron, on vote la loi d’urgence sociale en réponse aux gilets jaunes qui était un réajustement de choses qu’on aurait pu mettre dans le budget ; il n’était donc pas bon, mais tout a été voté. Être béni-oui-oui à ce point et sans rien dire, c’est hallucinant. Cette histoire montre combien le Parlement est un petit hochet dans les mains du pouvoir exécutif.

M. O. : Il y a des gens avec qui je me suis toujours affronté. Gérard Collomb m’a dit dans son bureau : « Si tu continues à me faire chier sur la loi asile et immigration, je vais ruiner ta carrière. » Et il y a plein de gens bien dans cette majorité avec qui on a mené des combats, malheureusement ils n’ont pas su assez profiter de leur position pour les porter. Finalement la loi Gaillot est la seule opportunité que les députés de la majorité ont eue de porter un texte contre le gouvernement. J’ai gardé tout du long une relation épistolaire par messages Telegram avec le président de la République dans un rapport ni amical ni premier cercle, mais respectueux, y compris quand j’avais quitté le groupe parce qu’on n’était dans le bon rythme sur aucun des chantiers de la transition écologique.

Quelle proposition voudriez-vous faire pour améliorer le fonctionnement du Parlement et celui de la démocratie ?

A. G. : Nous sommes 577 députés, tous élus par les citoyens. Il ne devrait pas y avoir cette distinction entre députés de la majorité et députés de l’opposition. Le rejet systématique des idées de ces derniers est tout de même très problématique dans notre fonctionnement. Les citoyens s’en rendent compte quand des propositions de loi soutenues par des députés d’opposition, une grande partie de l’Hémicycle et de l’opinion publique sont rejetées en bloc. Cela a été le cas de la déconjugalisation de l’allocation handicapé débattue plusieurs fois dans l’Hémicycle et rejetée à chaque fois avec les mêmes arguments fallacieux.

S’agissant de la participation citoyenne, il faudrait redéfinir le rôle du Comité économique social environnemental (Cese), aujourd’hui juste consulté. Peut-être lui donner un droit de veto car il effectue un travail de fond très important. Pour restaurer un peu l’image de nos institutions et la confiance envers elles, je me demande s’il ne serait pas souhaitable que les membres du gouvernement, désignés par le président la République, passent une sorte d’examen devant le Parlement, comme les membres du Conseil constitutionnel.

Le rejet systématique des idées des députés de l’opposition est tout de même très problématique dans notre fonctionnement. Albane Gaillot

S. N. : J’ai été membre du Cese avant d’être élu député. C’est une institution qui produit d’excellents travaux avec une finesse d’analyse plus en prise sur le terrain que l’Assemblée nationale et le Sénat. Elle n’est pas utilisée à la mesure de ce qu’elle pourrait apporter. Elle a fait l’objet récemment d’une réformette qui a consisté à virer des associations extrêmement importantes et intéressantes comme ATD Quart Monde et trois associations de ce type. Le Cese ne peut être transformé de manière intéressante que s’il s’agit d’une refondation des trois chambres de la République simultanément.

D’une manière plus générale, qu’est-ce qu’un Parlement ? Ça vote la loi et c’est une manière d’organiser la représentation des citoyens. Aujourd’hui, d’où tire sa force un parlementaire ? Uniquement d’un ministre. Si on veut sérieusement que le Parlement se renforce, il doit tirer sa force des représentés. Un parlementaire doit travailler avec les gens qu’il représente sur l’objet de sa mission, c’est la raison pour laquelle je préconise de faire des jurés du Parlement, comme il existe des jurés d’assises. Ces citoyens tirés au sort et rémunérés pour cela seraient mobilisés sur le parcours d’une loi du Conseil des ministres jusqu’à la promulgation auprès d’un parlementaire de leur département qui pourra voter avec l’éclairage de ces citoyens.

Beaucoup de députés n’osent pas s’opposer à un ministre parce qu’ils ne se sentent pas assez forts de ce qu’ils représentent.

M. O. : Le déséquilibre entre pouvoirs exécutif et législatif s’est aggravé pendant ce quinquennat. La technostructure et l’appareil d’État se sont encore rigidifiés, ne considérant les parlementaires que comme des empêcheurs de légiférer rapidement. Certes, il y avait l’urgence alléguée à transformer le pays, mais elle a escamoté les députés pour ce qu’ils sont – ceux qui votent la loi.

Pourtant, l’un de leurs grands apports, c’est d’être en contact permanent avec le terrain. En août 2017, lors d’une fête de village près d’Angers, dans ma circonscription, je rencontre une quarantaine de personnes âgées, dont trente ne me parlent que de la hausse de la CSG pour les retraités. En une matinée, je perçois que ce projet ne va pas passer. J’en alerte le gouvernement : et rien. Idem en juin 2018, lors d’un atelier citoyen dans un autre village : le seul sujet de ce jour-là, c’est la mobilité en zone rurale et le coût des carburants. Je n’ai pas prédit la crise des gilets jaunes. Mais je comprends qu’il y a un gros problème quand, un mois plus tard, ma note et mes propositions à Édouard Philippe et à Emmanuel Macron restent lettre morte. Ils ont toujours négligé les retours de terrain.

Le fonctionnement de l’Assemblée nationale ne permet pas de bonifier les textes de loi, il doit absolument être amélioré. Quand des milliers d’amendements sont produits, les députés n’ont pas le temps matériel d’y travailler. Résultat, dans 99 % des cas, c’est le gouvernement qui fixe la position du rapporteur de la commission. On pourrait intensifier le travail en amont, en nommant un « rapporteur » fictif au sein de chaque groupe parlementaire, qui travaillerait avec le rapporteur officiel afin de définir les compromis possibles, acter les consensus ainsi que les dissensus.

Les dysfonctionnements des institutions ne sont pas une nouveauté, et on peut vous reprocher une forme de naïveté de votre engagement dans cette aventure. Qu’est-ce qui vous y a décidé·es ?

A. G. : On m’a qualifiée d’utopiste, ce qui rejoint la critique sur la naïveté. Militante associative dans le milieu du théâtre, je n’étais ni au fait du fonctionnement de nos institutions ni férue de débats politiques. Néanmoins, je ne pense pas qu’il soit négatif d’être « naïf » de croire le changement possible. J’ai cru à la promesse d’un fonctionnement nouveau fait d’écoute et de dialogue, sans dogmatisme. J’ai cru Emmanuel Macron prétendant qu’une idée, pour être bonne, n’a pas à être de gauche ou de droite.

Édouard Philippe et Emmanuel Macron __ont toujours négligé les retours de terrain. Matthieu Orphelin

Pour ma part, je n’ai été considérée que comme une petite députée, qui gueule de temps en temps – ce n’est pas grave si elle part. Je n’ai jamais été reçue par aucun membre du gouvernement. Ah si, une fois, par Christophe Castaner pour m’entendre dire que je n’avais pas bien voté sur la loi asile et immigration. C’est significatif d’une forme de mépris envers les parlementaires de la majorité.

Vos collègues, en revanche, avaient une plus grande connaissance des mécanismes et des institutions, ils savaient où ils mettaient les pieds…

M. O. : En 2016, quand j’informe Emmanuel Macron que je suis disponible pour travailler sur son programme écologique, Fillon et Le Pen sont au plus haut dans les sondages. Macron m’apparaît alors comme le seul à pouvoir leur disputer le second tour. Mais sur l’écologie, c’est une coquille vide, me rétorque Yannick Jadot. Une coquille vide, ça se remplit. Et je me retrouve accompagné de nombreux experts que je connais bien, à élaborer un programme de la transition écologique. Alors peut-être me suis-je trompé, mais j’ai été trompé également. Nombre d’engagements n’ont pas été tenus.

Cependant, j’assume. J’assume que la politique soit un lieu où l’on peut changer les choses, rapidement. Et je préférerais toujours l’action au commentaire, même au risque de me tromper. Les procès en naïveté et les ricanements, je les subis régulièrement de la vieille gauche comme de la vieille écologie. Aux dernières élections régionales de 2021, moi l’ancien macroniste, je parviens à faire alliance avec La France insoumise, et je réalise le meilleur score des écologistes en France.

S. N. : J’ai débarqué de manière très opportuniste dans cette histoire. J’ai l’occasion de rencontrer Emmanuel Macron début mars 2017, sur les questions éducatives. Et il me dit : on va vous trouver une circonscription, si ça vous intéresse.

J’étais sans illusion sur son orientation économique. Mon mentor en politique, Robert Hue, m’avait convaincu qu’en dépit du tangage, la perspective de renouveler le modèle démocratique français pouvait être passionnante. C’était fort, on allait pouvoir faire bouger les choses ! Et pourquoi taxer de naïveté la tentative d’articuler des gens d’expérience et des gens qui portent de nouvelles dynamiques ?

Cependant, j’accepte l’idée d’avoir été partie prenante de cet échec complet de LREM. Ce parti est resté une coquille idéologique vide, constitué autour d’une personne et de quelques promesses. Les promesses parties, ce qui fait tenir LREM n’est qu’une personne, ce qui ne fait pas un projet politique. Et les naïfs, ce sont plutôt ceux qui sont restés, esquivant un questionnement approfondi, et qui continuent à suivre les consignes données par le dernier ministre qui leur a parlé.

Une de mes propositions d’amélioration du fonctionnement du Parlement serait d’instaurer un tutorat, sous forme d’un tuilage par exemple, comme ça se fait dans un tas de métiers. Que l’ancien député accompagne le nouveau, au-delà des appartenances politiques. Quand on est élu en juin, peut-on valablement voter le budget à l’automne alors qu’on découvre encore les mécanismes du Parlement ?

Que va devenir votre engagement ? Cette expérience vous a-t-elle déçu·es de la politique ?

A. G. : Je distingue ce qui relève de la politique et des institutions, deux choses bien différentes. Je ne pense pas m’engager politiquement au sens classique du terme, je crois plutôt à un militantisme associatif.

S. N. : Nous avons perdu une grande bataille idéologique à partir de 2007, avec la percolation des idées de cette nouvelle droite de Sarkozy à l’intérieur du parti Les Républicains, puis chez les hauts fonctionnaires, etc.

Par ailleurs, l’outil institutionnel est inadapté aux défis d’aujourd’hui. Par exemple, chaque fois que l’on discourt sur le retard de la France dans l’application de l’accord de Paris, il ne se passe rien, à la fin. Idem pour la crise sanitaire mondiale, la géopolitique comme on le voit avec l’Ukraine.

Pour y travailler, je projette mon engagement dans le milieu associatif moi aussi, notamment sur les questions des migrants et des SDF, sur lesquelles je me suis investi. On a plus souvent l’occasion d’y être en prise sur des changements concrets. Par ailleurs, professeur d’histoire, j’ai demandé ma réintégration dans l’Éducation nationale. Revenir là où les personnels ont été tellement maltraités, pendant cinq ans, c’est faire de la politique. Enfin, pour gagner une bataille idéologique il faut reprendre le boulot par la culture. J’y ai des projets à connotation politique.

M. O. : C’est quand même une chance incroyable que d’avoir eu l’opportunité de servir le pays. Faudrait-il nécessairement être déçu ou frustré ? Je crois que c’est une erreur fondamentale que de faire de la politique une affaire de sentiments : c’est toujours un combat, un rapport de force. Et, aujourd’hui, j’ai plus d’énergie que jamais. Je veux continuer à mener les combats de société qui font ma vie professionnelle, ma vie politique, ma vie associative. Je ne sais pas encore par quel moyen, je n’ai pas de plan de carrière. En tout cas, je reste conseiller régional, au moins pour le moment.

Ce qui nous lie, avec Albane et Sébastien, c’est que nous portons nos combats au fond de nous, pour la société, pour le collectif. Pour moi, la politique continue à être un lieu majeur où il faut agir.


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