De l’archipel-monde aux frontières intérieures

Les États qui, comme la France, disposent de territoires ultramarins sont confrontés à de nouvelles contradictions, entre gestion de la puissance ainsi conférée et incapacité à répondre aux aspirations des populations de ces terres lointaines.

Mikaa Mered  • 22 juillet 2022 abonné·es
De l’archipel-monde aux frontières intérieures
L’île Tromelin, appartenant au district des îles Éparses de l’océan Indien, rattaché aux Terres australes et antarctiques françaises, est revendiquée par Maurice.
© RICHARD BOUHET / AFP

Enfant des années 1990, j’ai grandi dans l’idée que les frontières seraient vouées à disparaître, comme un instrument géopolitique qui aurait fait son temps et devait être effacé de l’histoire. Or, c’est tout le contraire qui se produit, et on l’observe chaque année un peu davantage : la frontière reste cette construction sociopolitique susceptible de se matérialiser de manière violente à la faveur d’un fait politique majeur dans une nation en voie de renfermement, en raison d’une volonté de lutte contre des migrations ou contre des trafics plus ou moins avérés et préjudiciables pour la société, ou encore de ressurgir de manière soudaine à la faveur une actualité ou d’une urgence sanitaire, économique alors même qu’on la croyait souple, fluide ou purement et simplement disparue. Ce dernier cas, chacun a pu le mesurer lors de la crise sanitaire de 2020-2022 où le covid-19 a fait réapparaître des frontières et des restrictions de circulation à des échelles nationales, régionales et départementales qu’on pensait d’un autre âge, en Europe.

Aussi, la frontière peut être projetée dans de nouvelles géographies à l’occasion d’explorations, de conquêtes, de colonisations et de viabilisation de terres, de mers ou pourquoi pas même d’espace orbitaux et exoatmosphériques. On parlera alors de « front pionnier ». En prolongement, comme l’a proposé Yvette Vaguet en 2021 pour le cas de l’Arctique, on peut également parler d’« archipel pionnier » lorsque la progression ne s’effectue pas de manière uniforme, sur la base de quelques solides points d’ancrage ; une approche théorique applicable également à l’Antarctique comme à la Lune, en attendant d’autres hypothétiques conquêtes extra-planétaires. Autrefois consubstantielles des dynamiques de colonisation et d’expansion impériales, ces logiques de fronts ou d’archipels pionniers sont aujourd’hui exacerbées par le réchauffement planétaire qui, plus rapidement que l’humain ne s’y attendait, induit des phénomènes de redéfinition de frontières économiques, sociétales et politiques à mesure des bouleversements du climat engendrés par l’humain lui-même.

Cette double logique de barriérisation – cartographiée et contextualisée avec maestria, en France, par Delphine Papin, Bruno Tertrais et Xemartin Laborde (1) ainsi que par Hugo Billard et Frédéric Encel (2) en 2021 – et de « re-frontiérisation » climatique – adaptée du concept de « rebordering » de Peter Andreas et Thomas Biersteker – pose la question de l’impermanence et de la plasticité des frontières dans un espace européen en pleine redéfinition géopolitique ; un débat dont l’envergure géopolitique emporte une dimension planétaire.

Où est la frontière en mer ?

En somme, la frontière est un littoral, une interface, une zone de contact entre deux réalités, deux systèmes de besoins, deux visions du monde. Mais comment la considérer lorsque, dans le contexte d’un État côtier, îlien, ou archipélagique, la frontière se confond avec le littoral ? Pour tous les États signataires de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982 (dite UNCLOS ou « Convention de Montego Bay »), l’acception de la notion de frontière dans le champ politique peut varier d’un État à l’autre.

La France a inscrit dans son narratif de puissance l’ensemble de son espace

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