« La mauvaise police a un effet corrosif sur la démocratie »

Le politologue Sebastian Roché analyse le rapport des jeunes à deux institutions majeures : la police et l’école, et notamment les inégalités qu’elles leur font subir.

Nadia Sweeny  • 2 novembre 2022 abonné·es
« La mauvaise police a un effet corrosif sur la démocratie »
© Les contrôles répétés des jeunes sapent la confiance dans la République. (Photo : Olivier CHASSIGNOLE / AFP.) (Photo Sébastien Roché : JF PAGA/Grasset.)

Très régulièrement, le débat revient comme un boomerang. À l’occasion d’un vêtement jugé religieux porté dans l’enceinte de l’école, d’une bavure policière dans les quartiers populaires, de l’agressivité des jeunes envers les institutions : les adolescents, principalement issus de l’immigration, sont pointés du doigt. Ils ne feraient pas convenablement état de leur appartenance à la nation française. En n’aimant pas suffisamment la République, sa laïcité, son école et sa police, ils ne joueraient pas le jeu national et provoqueraient une scission dans la nation.

Sebastian Roché, politologue, directeur de recherches au CNRS, a dirigé plusieurs enquêtes auprès de la jeunesse française : Polis, en 2012, porte sur 14 000 collégiens et lycéens, et UPYC, en 2015, recueille la parole de 10 000 collégiens. Ses résultats, parus en 2020 dans La Nation inachevée (éd. Grasset), donnent à voir une tout autre réalité. Ils mettent à mal cette vision accusatrice pour renvoyer la balle à l’envoyeur : par l’irrespect du triptyque de la République et des valeurs qu’elle proclame, l’État construit la défiance massive de la jeunesse. 

Vous étudiez l’impact de l’école et de la police sur les adolescents français : pourquoi ?

Sebastian Roché : L’entrée d’un adolescent dans la société se fait lorsqu’il sort de sa socialisation primaire familiale. Le premier lieu où cela se produit, c’est l’école. Et la deuxième organisation étatique que les adolescents rencontrent le plus, surtout pour une petite partie d’entre eux, c’est la police. 

Ces deux entités représentent deux faces de l’État. La première, chargée d’un imaginaire historique très fort, a notamment pour rôle d’apprendre aux jeunes à devenir des citoyens, à comprendre ce qu’est la démocratie. L’autorité politique donne même à l’école la fonction de transmettre l’amour de la France.

La police, de son côté, ne fait pas historiquement partie de l’imaginaire du régime politique français. Mais, depuis quelques années, les chefs d’État et les ministres érigent la police en pilier de la République, devenue une sorte de religion. Se développe un culte de la police. Aujourd’hui, on peut être accusé d’« anti-police », comme si c’était un crime de penser quelque chose de négatif de la police. Elle devient quelque chose de sacré.

Voilà comment l’État français imagine les fonctions de socialisation qu’il remplit. J’ai donc voulu savoir comment le sentiment d’appartenance à la collectivité politique se formait au contact réel des adolescents français avec ces agents de l’État.

Vous analysez en quelque sorte la dialectique entre la nation et le « peuple d’État », d’après la pensée de Max Weber. Pouvez-vous nous expliquer ?

Il y a deux peuples. La nation, c’est-à-dire les gens tels qu’ils s’imaginent participer à un projet politique. Et le peuple d’État, soit la manière dont les lois et les agents de l’État trient les Français des autres, la manière dont l’État tente de façonner la nation qui lui va bien. Ces deux visions se confrontent.

Vous remarquez dans votre étude que les jeunes Français inventent une nouvelle nation en dépassant le cadre national : qu’est-ce que cela veut dire ?

La majorité des jeunes déclarent être français et autre chose. C’est très visible dans nos résultats et très mal compris dans le débat politique actuel. Il y a deux identifications : l’une culturelle et l’autre de destin. La nation, c’est à la fois la communauté d’où l’on vient et la communauté politique vers laquelle on va.

Les enfants de milieux modestes issus de l’immigration sont attachés à leur pays d’origine par leurs parents. Il n’existe pas de mystique d’un pays : on connaît un pays à travers les rencontres qu’on fait. Ces jeunes connaissent donc la France par le rapport qu’ils ont à l’administration, à la police et à l’école.

Ils ont une forte aspiration à devenir français, très souvent

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