La résistible ascension de Marine Le Pen

En accusant la Nupes de connivence avec l’extrême droite, en accumulant les 49.3, Emmanuel Macron fait encore un peu plus le lit du Rassemblement national.

Denis Sieffert  • 2 novembre 2022
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La résistible ascension de Marine Le Pen
© Une affiche de Marine Le Pen déchirée, en Bretagne, en avril 2022. (Martin Bertrand / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP.)

On connaît la farce historique de Berthold Brecht, La Résistible Ascension d’Arturo Ui, qui met en scène un clone d’Adolf Hitler mâtiné d’Al Capone. Gardons de cette pièce de 1941 la philosophie d’un titre qui devrait nous donner de l’espoir dans un monde où l’extrême droite xénophobe, et même une xénophobie portée par la gauche, comme au Danemark, semblent irrésistibles. Oui, il y a moyen de résister, et il est encore temps, même si les vents paraissent contraires. À Copenhague, on renvoie les réfugiés syriens à Damas, c’est-à-dire à la mort ou à la torture.

Et ne parlons pas de Jérusalem, ni même du Brésil, où la victoire de Lula nous évite provisoirement le pire sans nous rassurer pour la suite. Dieu merci (formule laïque), la nouvelle gauche française, celle qui a enterré le vallsisme, résiste à cette forte attraction identitaire qui est la marque de l’époque.

C’est ce qui devrait dissuader notre président de la République de crier à la « collusion des extrêmes ». Nous sommes nombreux à penser que l’enjeu de ces prochaines années se résume à une course de vitesse entre une alternative écologique et sociale, et l’extrême droite. Hélas, la séquence parlementaire à laquelle nous assistons ces jours-ci semble profiter à la cheffe du Rassemblement national. À qui la faute ?

Cette avalanche de 49-3 n’inspire rien de bon. On voudrait démontrer que le Parlement n’est qu’un théâtre d’ombres, on ne s’y prendrait pas autrement.

D’abord à Emmanuel Macron. En accusant la Nupes de connivence avec l’extrême droite, au prétexte que cette dernière vote les motions de censure de la gauche, il brouille les pistes et banalise encore un peu plus le Rassemblement national. On aurait pu s’indigner si la Nupes avait infléchi son texte pour plaire à la formation lepéniste, comme la Macronie l’a insinué. Nous savons qu’il n’en a rien été.

La rhétorique éculée de la « collusion des extrêmes » relève donc de la plus basse politique. Cette fausse symétrie entre une extrême droite toujours xénophobe et une gauche qui revendique plus de justice sociale et résiste à toutes les démagogies identitaires est un triste classique des gouvernements de droite.

Reste tout de même un petit bémol du côté de LFI. Les déclarations de Jean-Luc Mélenchon, additionnant les voix de la Nupes et celles du RN pour déplorer qu’il ait manqué une majorité de circonstance pour faire tomber le gouvernement, n’ont pas contribué à la clarté du débat. Cette arithmétique a pu alimenter un soupçon que nous savons aujourd’hui infondé. Ce sont sans doute ces calculs d’apothicaire qui ont semé le trouble au sein de la Nupes, et jusque parmi les députés LFI.

Mais là n’est pas l’essentiel. Car, encore une fois, c’est la responsabilité de l’exécutif qui est écrasante. Cette avalanche de 49-3 n’inspire rien de bon. On voudrait démontrer que le Parlement n’est qu’un théâtre d’ombres, on ne s’y prendrait pas autrement. Or tout ce qui discrédite la démocratie nourrit l’extrême droite.

Allons plus profondément encore. Le 49-3 n’est, en l’occurrence, que la manifestation institutionnelle d’une politique qui dédaigne les questions écologiques et sociales. Sur aucun des textes budgétaires qui ont donné lieu à cet expédient le gouvernement n’a livré le moindre signe d’ouverture dans un sens social.

Le chantage à la dissolution est d’un redoutable cynisme qui n’est pas sans rappeler le cadeau au Front national de François Mitterrand, en mars 1986.

Rien de très étonnant, en vérité. Le monologue d’Emmanuel Macron, face à une aimable journaliste du service public, le 26 octobre, sonnait déjà comme un gigantesque « 49-3 ». Un discours péremptoire qui ne laisse aucune place au débat. Quand il parle de « compromis », c’est clairement à la droite qu’Emmanuel Macron s’adresse. Et même à l’extrême droite quand il s’engage à expulser davantage d’immigrés en situation irrégulière.

Nous y revoilà ! Cette séquence budgétaire, qui aura donné lieu en dix jours à trois 49-3 et cinq motions de censure – deux de la Nupes, une de LFI seule, et deux du RN –, aura finalement surtout bénéficié à Marine Le Pen. La France insoumise doit d’ailleurs s’interroger sur cette stratégie du « œil pour œil, dent pour dent » avec la Macronie.

Les sondages nous le disaient avant la discussion budgétaire : si une présidentielle se tenait demain, Marine Le Pen ferait mieux qu’en avril. Les débats n’ont fait que renforcer cette tendance. Dans ces conditions, ce chantage à la dissolution, que font entendre mezza voce le président de la République et la Première ministre, est d’un redoutable cynisme qui n’est pas sans rappeler le cadeau offert au Front national par François Mitterrand, en mars 1986, avec la proportionnelle qui a fait entrer 35 députés d’extrême droite à l’Assemblée.

Dans le climat international actuel, la France va-t-elle pouvoir résister à la tentation post-fasciste, comme on dit pudiquement ?


Il y a des jours terribles comme ça. Tandis que je mettais un point final à cet édito, et m’apprêtais à évoquer la mémoire de François Chesnais, qui nous a quittés ce 28 octobre, à l’âge de 88 ans, j’apprenais le décès brutal de notre ami Jean-Claude Renard, journaliste à Politis depuis 1996.

Pendant trente ans, François Chesnais fut économiste principal à l’OCDE, en même temps que militant trotskiste, et nous avons été nombreux à bénéficier de ses « cahiers » de formation. Il était membre du conseil scientifique d’Attac. Ces dernières années, on le retrouvait parfois à la peña de la rue des Vignoles, temple du flamenco, ou à Politis, où il venait chercher son journal le jeudi matin. Il a été l’un des grands analystes de la financiarisation de l’économie, et du rôle de l’industrie de l’armement dans l’économie capitaliste.

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

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