Sous le travail, quelle(s) valeur(s) ?

La réduction du temps de travail reste une condition pour desserrer l’étau de l’exploitation et réhabiliter le travail. Et pour sortir du piège d’un débat biaisé sur sa « valeur ».

Jean-Marie Harribey  • 16 novembre 2022
Partager :
Sous le travail, quelle(s) valeur(s) ?
© Un ouvrier de l'usine Michelin de pneus pour avions, la seule en Europe du genre, à Saint-Doulchard. (Photo : GUILLAUME SOUVANT / AFP.)

Voici un exemple d’embrouillamini dans lequel s’empêtrent la gauche et beaucoup d’économistes, et dont s’emparent avec gourmandise libéraux et réactionnaires, au sujet de la dite valeur(-) travail (avec ou sans trait d’union, on va le voir). Cette notion revêt deux significations.

La première est d’ordre économique : la théorie de la « valeur-travail » fut esquissée à la fin du XVIIIe siècle par l’économie politique pour expliquer la valeur d’échange des marchandises irréductible à leur valeur d’usage. Elle fut reprise et chamboulée par Marx sur trois plans.

Marx posa que le capital achète la force de travail du prolétaire à des fins d’accumulation. L’expression « valeur du travail » n’a alors aucun sens économique puisqu’elle confond valeur créée par celui-ci et salaire. Le philosophe montra que le marché capitaliste égalise les travaux, abstraction faite de leurs caractères concrets, dès lors qu’ils sont soumis à l’exigence moyenne de taux de profit. Enfin, il définit le travail dans deux dimensions, économique et aussi philosophique et politique : le travail vivant est exploité, aliéné, dominé par le capital mort, mais il est également intégrateur dans la société et émancipateur.

La lutte des classes exprime ces deux facettes du travail en tension. Son enjeu a toujours été de faire reculer l’exploitation économique et, en même temps, de retrouver la maîtrise de l’acte de travail lui-même, de ses finalités, de son sens. C’est d’autant plus vrai aujourd’hui que la crise écologique oblige à revoir la répartition du fruit du travail, mais aussi la composition de ce fruit pour sortir du productivisme.

En feignant de défendre la valeur travail dans son sens philosophique, la droite réussit à faire oublier la dégradation des conditions de travail et des droits sociaux.

© Politis

Ici intervient le hold-up conceptuel opéré par la droite conservatrice. En feignant de défendre la « valeur travail » dans son sens philosophique, elle réussit à faire oublier la dégradation des conditions de travail et des droits sociaux, dont l’assurance-chômage et la retraite. C’est un tour de force : l’idéologie libérale a toujours nié la théorie de la « valeur-travail », qui fait du travail le « seul facteur de production » au sens propre, dixit Keynes lui-même, mais elle retourne la « valeur travail » philosophique en obligeant à travailler à n’importe quelles conditions.

Certains opposent le travail et les minima sociaux.C’est nier que les chômeurs et tous les exclus forcés de survivre font partie de la classe des travailleurs, à rebours de la revendication de la CGT pour une sécurité sociale professionnelle visant à « garantir des droits individuels et collectifs à tous les salariés qui ne sont pas en exercice dans un emploi ». En face, prétendre que la « valeur travail » est une valeur de droite témoigne d’un oubli ou d’une incompréhension de la dualité du travail.

C’est pourquoi, si l’on veut un plein-emploi de qualité avec un sens redonné au travail, la réduction du temps de travail reste une condition pour desserrer l’étau de l’exploitation et réhabiliter le travail (1). Et pour sortir du piège d’un débat biaisé au moment où s’élabore le projet de faire travailler jusqu’à 65 ans.

Jean-Marie Harribey est membre du conseil scientifique d’Attac.


(1) En finir avec le capitalovirus, J.-M. Harribey, Dunod, 2021 ; Redonner du sens au travail, T. Coutrot et C. Perez, Seuil, 2022.

Chaque semaine, nous donnons la parole à des économistes hétérodoxes dont nous partageons les constats… et les combats. Parce que, croyez-le ou non, d’autres politiques économiques sont possibles.

Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Prix de l’essence : la France perdante
Économie 30 mars 2026

Prix de l’essence : la France perdante

La guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran a un impact sur le prix des hydrocarbures. La France subit de fait un « prélèvement extérieur » : puisque nous devons payer plus cher un produit essentiel, nous avons moins d’argent pour le reste.
Par Gilles Raveaud
Loana Petrucciani : l’exploitation des femmes pauvres par la téléréalité est un spectacle mortel
Analyse 27 mars 2026 abonné·es

Loana Petrucciani : l’exploitation des femmes pauvres par la téléréalité est un spectacle mortel

L’histoire de la première vedette française de télé-réalité rappelle ce que la notoriété fait aux femmes : elle les tue, réellement ou symboliquement, comme pour expier la misogynie d’une société entière.
Par Nesrine Slaoui
« Il fallait que Loana meure pour qu’on en parle vraiment »
Entretien 27 mars 2026 abonné·es

« Il fallait que Loana meure pour qu’on en parle vraiment »

Le décès de Loana Petrucciani ravive un malaise collectif longtemps tu. L’essayiste Rose Lamy décrypte comment le mépris de classe a façonné la trajectoire d’une femme déplacée dans un monde qui ne voulait pas vraiment d’elle.
Par Juliette Heinzlef
« L’Union européenne et ses États membres rêvent de camps pour des dizaines de milliers de personnes »
Entretien 26 mars 2026 abonné·es

« L’Union européenne et ses États membres rêvent de camps pour des dizaines de milliers de personnes »

Marie-Laure Basilien Gainche, professeure de droit public analyse en quoi le règlement « Retour » voté aujourd’hui par le Parlement européen bafoue des droits fondamentaux. Pour elle, ces derniers sont perçus « comme des contraintes » par l’Union européenne dans la mise en œuvre de ses politiques d’éloignement.
Par Pauline Migevant