Assurance-chômage : une casse dans l’indifférence générale

Samuel Churin, comédien et membre de la Coordination des intermittents et précaires, s’insurge contre la nouvelle réforme de l’assurance-chômage.

Samuel Churin  • 2 décembre 2022
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Assurance-chômage : une casse dans l’indifférence générale
Manitestation contre la vie chère à Paris, en octobre 2022.
© Guillaume Deleurence

Le gouvernement a décidé, c’est son cadeau de Noël : le nombre d’indemnités sera amputé d’un quart pour tous les chômeurs, sauf les intermittents du spectacle, les marins pêcheurs, les dockers et les habitants de l’outre-mer. Autrement dit sauf pour les catégories dont les luttes sont considérées comme dangereuses par le gouvernement.

Pour rappel la dernière réforme d’assurance-chômage était déjà un massacre social, la plus grande casse depuis plus de 50 ans. Les changements de règles avaient pour cible les précaires, autrement dit les travailleurs discontinus hors intermittents du spectacle. Il est toujours important d’en redire les conséquences même si ces chiffres effrayants ont reçu une opinion favorable de la part de celles et ceux qui ont intégré le discours du smicard qui se lève tôt contre le chômeur fainéant qui se lève tard :

  • durcissement des critères d’accès qui prive 20 000 personnes par mois de toute indemnisation ;
  • diminution importante du montant de l’indemnité journalière pour les précaires qui ont la « chance » d’être indemnisés.

Voilà l’état des lieux AVANT que le gouvernement estime que la guerre contre les pauvres n’était pas encore assez aboutie. Il fallait encore aller plus loin dans l’abjection.

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Sous prétexte d’une prétendue reprise économique, le nouveau texte prévoit donc de diminuer d’un quart la durée d’indemnisation pour tous les chômeurs. Autrement dit, tant que le taux de chômage sera inférieur à 9 %, la durée de l’indemnisation sera diminuée d’un quart !

Si la mesure avait été aussi appliquée pour les intermittents du spectacle, leur ouverture de droits serait donc de 9 mois et non pas 12 ! C’est concrètement ce qui va se passer pour tous les autres chômeurs, dès 2023.

Il faut redire que le plein emploi n’existe pas, n’existera jamais.

C’est dégueulasse, c’est monstrueux, et évidemment c’est inefficace quant aux arguments développés par le gouvernement. En effet, on nous explique que cette réforme est pensée pour atteindre le plein emploi. Il faut déjà redire que le plein emploi n’existe pas, n’existera jamais. Les exemples toujours ressassés de plein emploi à l’allemande masquent une réalité toute autre car la nature de l’emploi n’est jamais interrogée : beaucoup d’emplois à temps partiel, sous-payés, d’emplois si pénibles que le turn-over y est important.

Mais sur le fond, même pour celles et ceux qui croient au plein emploi comme on croit en Dieu (la comparaison n’est pas infondée car l’existence du plein emploi n’a jamais été prouvée), il est bon de rappeler que cette réforme ne sert à rien si ce n’est que d’appauvrir les plus pauvres et de provoquer une dérégulation plus importante.

Les penseurs de cette monstruosité annoncent 100 000 emplois pourvus, sans nous en dire plus sur la nature de ces emplois. Ces prévisions, qui sortent de nulle part puisque personne n’est capable à l’instant où j’écris ces lignes d’expliquer d’où sort ce chiffre, montrent même si on les croit à quel point cette réforme est purement idéologique.

En effet nous savons qu’un million de personnes seront touchées, autrement dit seront en fin de droits plus tôt et se verront amputées de plusieurs mois d’indemnités. Les économies faites uniquement sur le dos de ces chômeurs qui n’ont pas eu l’opportunité de retrouver du travail très vite seront de 4 milliards d’euros par an !

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Non seulement cette réforme est un massacre social supplémentaire mais elle est débile dans tous ses arguments.

Pour rappel :

Ce n’est pas le stress du manque d’argent ou de la perspective du RSA qui placent les travailleurs dans de bonnes dispositions pour retrouver un emploi.

1. Absolument toutes les études montrent que la dégressivité ou la rupture des allocations chômage n’ont jamais favorisé le retour à l’emploi. Bien au contraire. L’économiste Michaël Zemmour rappelle  que plusieurs études montrent que mieux les chômeurs sont couverts, plus ils retrouvent facilement un emploi. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas le stress du manque d’argent ou de la perspective du RSA qui placent les travailleurs dans de bonnes dispositions pour retrouver un emploi, bien au contraire.

2. La réalité des postes à pourvoir est très différente selon les secteurs d’activité. Certains secteurs effectivement ne trouvent pas de candidats à l’emploi. Les raisons sont multiples, mais elles ne sont pas celles avancées par le gouvernement.

Si on prend le cas des ingénieurs informatiques ou des médecins, tout le monde s’accorde à dire que c’est un problème de formation pour les uns, ou de numerus clausus pour les autres. Et pour le souci de recrutement des extras de la restauration ou des maîtres-nageurs saisonniers, le gouvernement oublie de dire que ce problème est directement de leur responsabilité, autrement dit de l’abandon de tous les intermittents de l’emploi pendant la crise Covid (les seuls oubliés du « quoi qu’il en coûte ») et de leur mise à mort par la dernière réforme d’assurance chômage. Beaucoup d’entre eux se sont reconvertis, ne pouvant plus être employés pour quelques temps puis jetés sans indemnités. La continuité de revenus sur leur discontinuité d’emplois n’étant plus assurée, ils n’ont eu d’autres choix que d’arrêter d’exercer des métiers qui pourtant leur plaisaient. Ce n’est donc pas par « fainéantise » que ces boulots ont du mal à trouver preneur.

Mais si certains secteurs recrutent, d’autres licencient. Et ces derniers sont nombreux ! Et il n’est pas compliqué de comprendre qu’un ouvrier sidérurgiste ne pourra pas combler le manque de médecins !

3. La réalité des postes à pourvoir est très différentes selon les régions. On pourra avoir de nombreux postes à pourvoir en Bretagne et très peu dans les Hauts-de-France. Autrement dit, le chômeur du Nord se verra amputer des indemnités parce qu’une reprise économique a lieu loin de chez lui.

On pourrait résumer cette aberration par : l’ouvrier sidérurgiste d’Amiens  au chômage se verra privé de droits à cause de la demande d’informaticiens à la Défense.

4. Au moment où le gouvernement veut faire travailler les gens plus longtemps, les travailleurs de plus de 55 ans qui sont les plus touchés par le chômage et considérés comme les moins employables seront les principales cibles de cette réforme. Ils basculeront plus tôt au RSA en attendant l’âge de percevoir plus tard une maigre retraite. C’est le double effet couperet.

À la baguette de cette nouvelle réforme, on retrouve encore Marc Ferracci. Pour rappel, ce témoin de mariage d’Emmanuel Macron avait déjà rédigé le précédent texte lorsqu’il conseillait Muriel Pénicaud (ministre du Travail) puis Jean Castex (Premier ministre). Cette réforme est tellement injuste qu’elle a été retoquée deux fois par le Conseil d’état puis entérinée miraculeusement par un jeu d’influences politiques indigne d’un État de droit. C’est ce texte qui a notamment totalement dérégulé le secteur de l’hôtellerie restauration pour les raisons expliquées ci-dessus.

Notons donc l’immense perversité de la suite des réformes : on dégoûte des salariés d’emplois qu’ils aimaient parce qu’ils ne peuvent plus en vivre, ils n’ont d’autres choix que de refuser ces boulots précaires parce qu’ils ne peuvent même plus payer leur loyer, puis on fait subir à tous les chômeurs les conséquences de ces emplois non pourvus. Du pur cynisme !

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Le but du gouvernement et les intérêts du Medef sont loin des arguments avancés. Il s’agit pour eux de déréguler complètement l’emploi, de provoquer du dumping social afin que les travailleurs soient obligés d’accepter n’importe quel petit boulot à n’importe quel prix.

Il s’agit aussi et c’est l’enjeu de toutes ces réformes de casser le filet de protection de plus en plus maigre que représente les indemnités chômage.

L’assurance-chômage n’est pas une honte, mais la dignité des salariés.

C’est pourquoi il faut marteler que l’assurance-chômage n’est pas une honte comme on nous le répète sans arrêt, mais la dignité des salariés. C’est ce qui leur permet de dire non. C’est aussi ce qui les rapproche du salaire à la qualification des fonctionnaires.

Il serait important que les intermittents du spectacle et autres catégories épargnés fassent entendre leur voix plutôt que leur terrible silence assourdissant.

Publié dans
Tribunes

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Temps de lecture : 8 minutes
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