Le Qatar, ombres et lumières

Si le nom du Qatar est ces jours-ci lié à des affaires de corruption jusqu’au sein du Parlement européen, la critiquable Coupe du monde de football qui s’y déroule nous invite néanmoins à considérer le point de vue de l’« autre » et l’enthousiasme du monde arabe pour cette compétition.

Denis Sieffert  • 14 décembre 2022
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Le Qatar, ombres et lumières
Eva Kaili, eurodéputée, le 7 décembre 2022. Incarcérée, elle est soupçonnée d'avoir empoché de l'argent du Qatar. Le Parlement européen lui a retiré son mandat de vice-présidente ce 14 décembre 2022.
© Eric VIDAL / EUROPEAN PARLIAMENT / AFP.

Tout est là, simple et vulgaire : les billets de banque en grosse quantité dans des valises trouvées aux domiciles de l’eurodéputée ou de ses proches, salaire probable d’un discours prononcé le 22 novembre, à la gloire du Qatar. Tout est là, si peu caché que l’on devine un fort sentiment d’impunité et des mœurs finalement habituelles.

Décidément, cette Coupe du monde, depuis le repas de 2010 qui a conduit, sous le haut patronage de Sarkozy, à la désignation du Qatar, est marquée du sceau du soupçon de corruption. Voilà donc une vice-présidente du Parlement européen, ancienne star de la télé grecque, Eva Kaili, ex-députée du Pasok, le parti socialiste grec fidèle à sa sulfureuse réputation, prise la main dans le pot de confiture.

Sans honte, elle avait affirmé, à la tribune du Parlement, que le Qatar est « précurseur en matière du droit du travail ». Six mille morts enterrés une seconde fois ! Le coup de filet de la police belge démasque une camarilla de « citoyens au-dessus de tout soupçon » qui gravitaient autour d’un député socialiste italien, fondateur d’une ONG… luttant contre l’impunité en matière de justice internationale, et d’un ancien patron de la Confédération européenne des syndicats. Au cinéma, on trouverait le scénario abusif.

Voilà pour le sordide qui interroge nos démocraties. Mais cette Coupe du monde peut aussi nous inspirer des réflexions stimulantes. Comme la guerre en Ukraine, elle nous invite à considérer le point de vue de l’« autre ». Cet autre, proche ou lointain, qui ne parle pas forcément notre langue, n’a pas notre approche philosophique de la religion, et garde quelques rancunes historiques à l’encontre de l’Occident.

Ainsi, nos fortes préventions contre le Qatar n’ont pas convaincu la planète entière. Les foules enthousiastes des villes arabes ne se posent pas nos questions. Je m’empresse de préciser haut et fort que nos préventions n’en sont pas moins justifiées. Le relativisme, ici comme dans la guerre d’Ukraine, serait un poison mortel.

Comme la guerre en Ukraine, cette Coupe du monde nous invite à considérer le point de vue de « l’autre ».

Les droits de l’homme, la lutte contre l’homophobie ne sont pas négociables. Aucune démagogie ne nous fera danser dans les cimetières des travailleurs qui ont péri pour rendre possible la « fête ». Cela ne nous empêche pas de voir avec empathie l’engouement que suscite cette compétition dans le monde arabe. Et d’en tirer quelques enseignements.

La liesse populaire provoquée par les performances du Maroc, et même auparavant de la Tunisie et de l’Arabie saoudite, a quelque chose de réjouissant. Ces équipes ont suscité des moments d’enthousiasme indescriptibles dans les villes du Maghreb et de la péninsule arabique. Ce bonheur partagé a fait entendre une parole populaire étrangère aux choix politiques des dirigeants.

Tout le monde arabe s’est réjoui des succès du Maroc. Les Qataris ont applaudi à la victoire de l’Arabie saoudite. Tout le monde arabe était derrière la Tunisie contre la France. Comme si le sentiment d’arabité, jadis magistralement analysé par Maxime Rodinson, ressurgissait et effaçait les frontières. On n’est pas revenu à la « nation arabe » dont rêvait l’Égyptien Nasser, mais il y avait quelque chose de cela. Jusque dans nos banlieues.

Ce sont nos jeunes qui ont fêté sur les Champs-Élysées les victoires du Maroc. Il ne s’agit pas de grossir exagérément un phénomène qui s’exprime hors du champ politique, et ne peut faire oublier que ces populations n’ont pas toujours le « pain » et rarement la liberté qui donneraient pérennité et profondeur à leur bonheur. « Du pain et des jeux », disait l’antique Juvénal. Mais ces foules qui chantent, non pour leur pays mais pour une entité plus vaste, cela fait tout de même sens dans un monde arabe en proie aux affrontements interreligieux, et aux luttes d’influence.

On est loin des bombes saoudiennes sur le Yémen, loin de la Syrie, de l’oppression contre les Sahraouis, et des accords d’Abraham avec Israël. Et que dire de la liesse qui a déferlé dans les rues d’Alger alors que le gouvernement censurait dans les médias officiels le nom même du voisin marocain ? Il existe une fratrie et une fierté arabe en rupture avec les régimes.

Les manifestations de ces jours-ci témoignent du divorce des peuples d’avec les autocraties locales. Jadis, elles s’exprimaient dans le soutien aux Palestiniens. Elles se manifestent aujourd’hui dans le futile d’une compétition de football. Signe des temps. Même si, ici ou là, flottaient quelques drapeaux palestiniens. Mais ce panarabisme de base est toujours vivant. 

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