La pop culture est politique (et l’a toujours été)

Les auteurs du livre Aux origines de la pop culture expliquent en quoi la bataille idéologique qui se joue aujourd’hui sur le terrain de la culture est peut-être le résultat d’affrontements constants ayant jalonné la pop culture.

Loïc Artiaga  et  Matthieu Letourneux  • 2 janvier 2023
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La pop culture est politique (et l’a toujours été)
© Loïc Artiaga / Éditions La Découverte

Les débats sur le prétendu tournant woke de Disney ou sur le racisme de certains romans de fantasy nous le montrent : la pop culture est politique. Mais elle l’a toujours été. Parce que les romans de gare sont vendus à la chaîne, on sous-estime leur portée politique. Et pourtant, ils sont le terrain d’affrontements constants entre des positions divergentes.

Aux origines de la pop culture. Le Fleuve Noir et les Presses de la Cité au cœur du transmédia à la française, 1945-1990, Loïc Artiaga et Matthieu Letourneux, éditions La Découverte.

Ainsi, du début des années 1970 au milieu des années 1980, c’est une véritable guerre idéologique qui s’est menée dans le milieu de la science-fiction et des récits criminels – une guerre qui a connu ses vainqueurs et ses vaincus, et dans laquelle certains journaux (Actuel, Libération), certains auteurs (J.-P. Manchette, J.-P. Andrevon) et certaines maisons d’édition (le Fleuve Noir, Kesserling) ont joué un rôle essentiel, mais sous-estimé. Cet affrontement est relaté, avec de nombreux documents inédits, dans Aux origines de la pop culture (La Découverte, 2022).

Deux camps s’opposent : d’un côté les vieux routiers de la littérature populaire, qui après-guerre ont acclimaté à la culture française les codes venus des Etats-Unis, donnant dans le récit policier et la science-fiction pour des collections comme « Spécial Police » ou « Anticipation » ; de l’autre une génération nouvelle d’écrivains, qui cherche à gauche l’ambition de renouveler en profondeur les fictions populaires.

Nourrie depuis l’enfance par la pop culture américaine, mais la relisant désormais à travers le prisme de la contre-culture, la nouvelle génération défend une conception avant-gardiste de la littérature de genre, et provoque une panique morale chez la vieille garde du roman populaire, dont la hantise des « gauchistes » et des « marxistes » finit par déborder jusque dans les romans.

Si ses collections phares du roman populaire d’après-guerre sont aujourd’hui dans les greniers, c’est en raison du discrédit symbolique qui les a frappées. La question n’est pas uniquement commerciale, ou plutôt, le commerce traduit ici des mutations culturelles et sociales plus profondes. Plus personne ou presque ne lit aujourd’hui Claude Rank ou les aventures de Coplan, dont les tirages dans les années soixante se comptaient pourtant par centaine de milliers d’exemplaires.

Dans les pages des journaux de gauche, on moque la ringardise droitière d’auteurs aujourd’hui oubliés.

Dans les pages des journaux de gauche, on moque la ringardise droitière d’auteurs aujourd’hui oubliés, mais qui faisaient les beaux jours du Fleuve Noir et des collections populaires, comme Maurice Limat ou Richard-Bessière. C’est que la génération de lecteurs qui a grandi après-guerre goûte aux charmes d’une autre Amérique, tournée vers l’underground.

À la même époque, Jean-Patrick Manchette engage le récit policier dans un tournant radical, à travers ses romans noirs révélant les injustices structurelles de la société, mais aussi par une intense activité de critique, qui irradie dans toute l’Europe et influence une génération d’écrivains.

Les nouveaux auteurs et critiques de récits criminels ou de science-fiction (Bernard Blanc, Jean-Pierre Andrevon) prennent soin de s’organiser en réseaux. Leurs pamphlets, manifestes de festivals, fanzines et tribunes diverses contribuent à redéfinir les hiérarchies et les normes de la littérature de genre, frayant volontiers avec les procédés d’écriture des avant-gardes.

C’est à la lumière de ces transformations qu’il faut lire les productions des romanciers populaires de l’après-guerre. Parmi eux, d’anciens rexistes belges, associés au mouvement d’extrême droite de Léon Degrelle, des collaborateurs et des anticommunistes qui ont fait du roman d’espionnage une perpétuelle tribune où une France technophile joue les premiers rôles dans le règlement des affaires du monde.

Or, la montée en puissance de la gauche, qui fait de la culture un pilier dans la conquête du pouvoir, entraîne une réaction qui annonce bien des traits du backlash littéraire contemporain. Car les vieux routiers du roman populaire de droite ne se laissent pas faire. Dans les récits, apparaissent d’abord des personnages de « gauchistes », toujours dans le mauvais camp, associés aux mouvements révolutionnaires et à un terrorisme fanatique et nihiliste.

Les romans de Gérard de Villiers s’inscrivent dans cette veine, qu’ils hystérisent avec leur cocktail de sexe et de violence. Les romans laissent peu de doutes sur l’épanouissement d’un imaginaire rance, débridé dès lors que ces auteurs pensent avoir perdu une bataille idéologique. Il s’agit alors d’anticiper la revanche contre les « larbins collabos » – mais les « collabos », ici, sont ceux que l’on accuse d’avoir favorisé l’avènement au pouvoir de la gauche.

La montée en puissance de la gauche entraîne une réaction qui annonce bien des traits du backlash littéraire contemporain.

Comme l’écrit un auteur dans un roman de 1987 : « On les rasera […] et leur tatouera des roses. Quant aux hommes, on les baladera à poil à travers Paris dans des cages, la même rose mais ailleurs ». Ou, après des scènes de massacres de Blanches violées jusqu’à la mort par des hordes de Noirs de clamer « Orduriers nègres ! Il avait raison, Hitler ! ».

La bataille idéologique qui se joue aujourd’hui sur le terrain de la culture est peut-être aussi le résultat de ces affrontements souterrains auxquels on assistait à l’époque. Et c’est peut-être aussi dans l’imaginaire de la pop culture qu’on peut en retracer les soubresauts.

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Compenser l’hégémonie pesante d’une histoire « roman national » dans l’espace public, y compris médiatique ? On s’y emploie ici.

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