Retraites : les visages d’un mouvement

Présent dans différents cortèges, Politis a décidé de mettre la lumière sur les manifestants à travers trois portraits qui illustrent la diversité de la mobilisation sociale en cours.

Pierre Jequier-Zalc  et  Zoé Neboit  et  Rose-Amélie Bécel  • 15 février 2023 abonné·es
Retraites : les visages d’un mouvement
Manifestation contre la réforme des retraites, le 31 janvier 2023 à Paris.
© Lily Chavance.

C’est la foule des grands jours. Comme lors des trois premières journées de mobilisation contre la réforme des retraites, l’affluence était au rendez-vous ce samedi 11 février. À l’appel de l’intersyndicale, entre 1 et 2,5 millions de personnes ont manifesté partout en France. Un chiffre jamais atteint pour une manifestation contre une réforme sociale un samedi.

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Le choix de ce jour était une volonté syndicale, pour permettre à celles et ceux qui ne peuvent pas faire grève en raison de leur faible pouvoir d’achat de montrer tout de même leur opposition à ce projet de réforme. À titre de comparaison, le mouvement des gilets jaunes, à son apogée, avait rassemblé un peu moins de 300 000 personnes.

Autre fait marquant, la mobilisation brasse plus large. Car les gilets jaunes sont bien là dans les cortèges. À Morlaix, dans le Finistère, par exemple, ils se sont positionnés sur un rond-point sur le trajet de la manifestation, comme un clin d’œil. Surtout, ce samedi, les cortèges débordent de personnes diverses, ouvriers, fonctionnaires, venues seules, entre amis et beaucoup en famille. « Je ne veux pas partir à la retraite à 80 ans », affiche sur son dos Léo, 10 ans, venu avec sa mère, enseignante.

Le rejet de la réforme est massif. Les nombreux sondages et les très fortes mobilisations – souvent records – dans de nombreuses villes petites et moyennes en témoignent. Pour mettre à l’honneur ce fort ancrage territorial du mouvement, les leaders syndicaux iront d’ailleurs manifester à Albi lors de la prochaine journée de mobilisation, le 16 février, avant de « mettre la France à l’arrêt » le 7 mars prochain. En attendant, Politis était présent dans divers cortèges le week-end dernier, pour recueillir la parole de ces Français et Françaises très remontés. Tout d’horizon, à Lille, Marseille et Morlaix.


Manifester en famille, un exercice de citoyenneté

Éline, Neil, Nicolas, Manoé… La pédagogie en marche


« La démocratie, ce n’est pas seulement voter, c’est aussi le droit de manifester. » (Photo : Rose-Amélie Bécel.)

À Lille, les manifestants se sont donné rendez-vous au pied du grand rond-point de la porte de Paris. Peu après 14 heures, alors que le cortège s’élance, une famille patiente sur le trottoir près des drapeaux de la CFDT qui commencent à s’agiter. Le grand-père, gilet orange du syndicat sur le dos, est venu accompagné de sa femme, de sa fille, de son beau-fils et de ses trois petits-enfants.

« C’est de génération en génération », plaisante-t-il en présentant la famille, qui manifeste au complet pour la première fois ce 11 février. Sa fille Éline, 36 ans, éducatrice de jeunes enfants et directrice d’une crèche, avoue en souriant avoir dû forcer son fils aîné, Neil, à se joindre à eux : « Il voulait rester jouer avec les copains. C’est normal, à 12 ans, on ne pense qu’au lendemain, la retraite c’est loin… »

On manifeste avec les enfants pour leur faire comprendre qu’ils ont le droit de s’opposer.

Mais pour Éline, manifester en famille relève de l’exercice de citoyenneté : « On manifeste avec les enfants pour leur faire comprendre qu’ils ont le droit de s’opposer, d’avoir une opinion et de ne pas en avoir honte. Je veux aussi qu’ils voient que les manifestations sont des moments d’entraide et de solidarité. »

Son conjoint, Nicolas, acquiesce et ajoute, une main posée sur l’épaule de leur second fils, Manoé : « Il y a quelques minutes, il nous a dit : “Si Emmanuel Macron a décidé que la retraite serait à 64 ans, alors on doit se taire et écouter.” Nous, justement, c’est l’inverse qu’on doit lui faire comprendre. La démocratie, ce n’est pas seulement voter, c’est aussi le droit de manifester. »


« La retraite ça sert à vivre sa vie et à donner de son temps aux autres »

Chantal Moraud, irréductible gilet jaune

Samedi sur le Vieux-Port de Marseille, tout le monde venait la saluer. Rien d’étonnant : l’addition faite, c’est sa 258e fois avec les gilets jaunes. « Évidemment que je compte ! » Son gilet et son déambulateur parés de slogans bien sentis – « Et comme ça, tu le vois mon index senior ? » –, elle se faufile à toute vitesse entre les groupes avant le départ.

« Vous imaginez, avec la retraite à 64 ans ? Je serai peut-être crevée. » (Photo : Zoé Neboit.)

Chantal a 63 ans, elle sort d’une opération du cœur, mais elle a l’énergie de dix grands gaillards. « Vous imaginez, avec la retraite à 64 ans ? Je serai peut-être crevée. »

Elle raconte être arrivée « comme un cheveu sur la soupe » au rond-point de Castorama en novembre 2018. L’ancienne directrice bancaire précise : « Je ne venais pas aux manifs avant, mais j’avais quand même un sentiment de ras-le-bol, et comme j’ai bien ri la première fois, je suis revenue. »

Depuis, devenue le cœur battant du réseau local, elle n’en a plus loupé une : « Quand il fallait des palettes, des sacs-poubelles, de la bouffe, peu importe. On m’appelait. »

 À un moment donné, même si ton boulot t’intéresse, tu n’en peux plus et tu veux faire autre chose.

Avec Chantal, il ne semble pas y avoir de demi-mesure dans le don de soi. « La retraite, ça sert à vivre sa vie et à donner de son temps aux autres. » D’ailleurs, tout le vaste monde associatif marseillais la connaît. La sexagénaire est sur tous les fronts : des maraudes pour les étudiants des campus Saint-Charles et Luminy à l’Après M – l’ancien McDonald’s reconverti par ses employés en restaurant solidaire – ou le soutien scolaire. « À un moment donné, même si ton boulot t’intéresse, tu n’en peux plus et tu veux faire autre chose. »

Mais même la retraite est relative pour cette « mamie gilet jaune ». Auprès de l’une de ses filles, handicapée à la maison, elle est aidante à temps plein. D’ailleurs, elle ne perd jamais le nord et milite en son nom : « Elle vit la misère et se retrouve parfois avec 60 euros par mois pour vivre. » Chantal porte sur elle tous ses combats. C’est ça, pour elle, être gilet jaune. 


« Je veux passer du temps avec mes petits-enfants »

Nathalie, agente d’entretien à l’hôpital

Dans les rues de Morlaix, on ne peut pas la louper. Sa longue serpillière dépasse de son chariot sur lequel s’accumulent produits ménagers et d’entretien. Nathalie a 56 ans. Elle a commencé à travailler comme agent d’entretien à l’hôpital de Morlaix à 20 ans. En trente-six ans de métier, elle a vu son boulot se dégrader, les partantes ne pas être remplacées, et ses missions s’allonger. « Mais le salaire, lui, n’a clairement pas bougé. Sauf un petit peu après le covid », souffle-t-elle, le sourire aux lèvres.

« Aujourd’hui, je pourrais partir mais, avec 15 % de décote, je suis d’accord pour attendre l’âge légal, mais je ne veux pas aller plus loin . » (Photo : Pierre Jequier-Zalc.)

Sans se départir de son sourire, elle raconte comment, il y a quelques mois, elle s’est retrouvée hospitalisée en service de neurologie après un malaise. La raison ? Quatre semaines où elle a travaillé seule, sans personne pour remplacer ses collègues en congé, à nettoyer quatre bâtiments et des bureaux. « À la suite de ce malaise, j’ai regardé mes droits pour la retraite. Aujourd’hui, je pourrais partir mais, avec 15 % de décote, je suis d’accord pour attendre l’âge légal, mais je ne veux pas aller plus loin », souligne-t-elle.

Cette mère de trois enfants vient d’avoir trois petits-enfants coup sur coup. L’arrivée de ces nouvelles bouilles dans la famille lui donne encore plus envie d’en profiter tant qu’il en est encore temps. « Je suis encore dynamique, je veux passer du temps avec eux », explique-t-elle avant de confier que, déjà, elle ne peut plus les porter. « Mon dos me fait trop souffrir », soupire-t-elle.

Pour son avenir, pour celui de ses enfants et de ses petits-enfants, elle bat le pavé depuis la première date de mobilisation, le 19 janvier. « Et je ne compte pas m’arrêter, j’en ferai dix s’il le faut », s’amuse-t-elle. Son poste lui permet de débrayer juste quelques heures, avant de reprendre le travail. « Hop, je me mets en grève deux heures, je manifeste, et je retourne bosser ! »

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