Ce que le 49.3 fait à la jeunesse

Véritable point de bascule, ce nouveau passage en force a propulsé plus encore les jeunes générations dans la mobilisation, rejetant un avenir précaire imposé par cet article jugé « antidémocratique » par les opposants à la réforme des retraites.

Hugo Boursier  • 28 mars 2023 abonné·es
Ce que le 49.3 fait à la jeunesse
Manifestation étudiante à Paris, le 9 mars 2023.
© Maxime Sirvins

Une trentaine de lycéens discutent, deux par deux, le long d’un étroit trottoir du 20e arrondissement de Paris. Il est 8 heures du matin, c’est le moment d’aller en cours de sport. Les discussions rebondissent. « C’est hyper bien qu’on aille aux manifs parce que les gens comptent sur nous, en fait », lance Claire* à son camarade. Lui scrute les vidéos qui tournent en boucle sur les réseaux sociaux.

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Le prénom a été changé, comme tous ceux suivis d’une astérisque.

« À Toulouse, il y a eu des poubelles de cramées pour bloquer le périphérique et à Bordeaux, des gens ont brûlé la mairie », énumère-t-il. La veille, jeudi 23 mars, la neuvième journée de grève nationale avait rassemblé 500 000 jeunes, dont 150 000 à Paris, selon les chiffres de l’Unef. Un record, atteint une semaine, jour pour jour, après l’annonce du 49.3. Cet article a fait l’effet d’une bombe parmi les jeunes.

« Ça a mis tout le monde d’accord sur le déni de démocratie », explique Tao, 19 ans, en deuxième année de licence à la Sorbonne. « Beaucoup d’amis sont venus, jeudi, pour la première fois. Et ceux qui se disaient à gauche, mais pas trop, ont manifesté à cause du 49.3 », confirme-t-il. Comme si l’on passait d’une révolte sociale à une colère plus universelle, sur les institutions.

Une note de renseignement souligne ce nouvel afflux. Des jeunes ont « rejoint le mouvement le 23 mars, indignés par le recours à l’article 49.3 de la Constitution », est-il écrit sur le document consulté par Le Parisien. « Ils pourraient alors être beaucoup plus nombreux à prendre part aux actions lancées le 28 mars. » Une crainte qui encombre l’esprit de l’exécutif depuis le premier jour du mouvement social, le 19 janvier.

C’est cette peur qui leur a fait décaler une réforme des bourses initialement prévue pour le mois de janvier. La même qui a reporté des annonces sur une éventuelle généralisation du Service national universel. Tout était fait pour ne pas emballer la jeunesse. Le 49.3 a tout renversé. Avec, comme cible principale, la figure d’Emmanuel Macron.

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Cette nouvelle journée de manifestation intervient alors que les blocages de lieux d’étude se poursuivent et s’intensifient sur tout le territoire. Sur huit jours entre le 15 et le 27 mars, pas moins de 44 universités et écoles ont été bloquées, dont une nette augmentation les 22, 23 et 27 mars avec respectivement 70, 80 et 61 actions d’occupation.

Réseaux sociaux et casquettes CGT

Des facs prestigieuses et peu habituées aux actions ont aussi connu leurs barrières et autres pancartes à l’entrée des campus : c’est le cas à Panthéon-Assas, réputé à droite, jeudi 23 mars. Mais aussi à Dauphine, dans le chic Ouest parisien, lundi 27 mars. « C’est historique. Quelque chose se passe », commente-t-on sur Twitter. « Le 49.3 a été un point de bascule », explique Imane Ouelhadj, présidente de l’Unef. « Le jour de son utilisation, spontanément, des milliers de jeunes en France sont sortis dans la rue. Et depuis, ça n’arrête pas. »

Le jour du 49.3, spontanément, des milliers de jeunes en France sont sortis dans la rue. Et depuis, ça n’arrête pas.

Cet engouement n’a pas laissé indifférents des influenceurs très populaires parmi les jeunes. Si ces créateurs de contenus, sur Instagram, TikTok (une plateforme de partage de vidéos) ou Twitch (un réseau centré sur le jeu vidéo en ligne) ne sont pas toujours connus pour leurs prises de position politiques, depuis l’annonce du 49.3, certains d’entre eux ont mis un pied dans l’arène des contestataires contre la réforme des retraites.

C’est le cas de Polska, 23 ans, suivie par plus de 200 000 abonné·es sur Instagram. Présente sur la place de la République, à Paris, lors d’une manifestation déclarée par Solidaires, l’influenceuse beauté encourage, avec sa collègue Tootatis, 19 ans et 550 000 abonné·es, à venir manifester. Elle partage aussi des publications engagées, comme celles d’Alternatiba ou du député insoumis de 22 ans Louis Boyard, entre deux vidéos d’elle.

Manifestation étudiante contre la réforme des retraites, le 9 mars 2023, à Paris.
Manifestation étudiante contre la réforme des retraites, le 9 mars 2023, à Paris.
Manifestation étudiante à Paris, le 9 mars 2023. (Photos : Maxime Sirvins.)

Politique et divertissement, un cocktail que l’émission « Quotidien », pourtant habituée à ce tandem, s’est permis de moquer, jusqu’à la tenue des deux jeunes femmes. « Toi, Yann Barthès, tu trouves normal qu’en 2023 on puisse toujours faire des chroniques hyper sexistes et hyper misogynes ? », a répondu Polska, qui, à la suite de cet échange, s’est vu offrir une casquette sertie de faux diamants par la CGT.

Loin d’être anecdotique, cet échange virtuel permet d’entrer dans une zone grise pour les syndicats, encore peu ouverts aux nouveaux usages sur les réseaux sociaux. Et d’approcher de nouveaux manifestants. « Ces influenceurs ont un impact parmi des jeunes qui peuvent être éloignés du militantisme classique », explique Éléonore Schmitt, porte-parole du syndicat étudiant L’Alternative, qui rappelle qu’à l’université Rennes-II l’organisation L’Union pirate utilise des dérivés d’affiches de film pour varier les visuels.

« Ils balaient très large, commente Colin Champion, président de la Voix lycéenne. Mais ils se réveillent un peu tard. Avec la répression que l’on se prend en ce moment, les simples textes sur les réseaux ne suffiront pas. »

« Plein de jeunes se radicalisent »

Pour de nombreux lycéens, étudiants ou jeunes travailleurs, cette violence agit comme un catalyseur. D’abord, elle choque. « Jeudi [23 mars], les policiers étaient fous. Je n’avais jamais vu ça », souffle Tao. « On était à côté d’un camion de Solidaires, et on se faisait violenter, nasser, matraquer, alors que normalement à côté des syndicats, c’est safe. On s’est fait détruire », décrit celui qui « fait des manifs depuis le lycée ».

Puis, elle nourrit la détermination. « La Brav-M me fait peur mais ça me motive à ne pas me laisser faire. Ce sentiment, plein de potes l’ont », explique Mathis, en L1 administration économique et sociale à l’université Paris-Nanterre. En terminale au lycée Colbert, Pierre*, 19 ans, a passé la nuit en garde à vue, alors qu’il ne participait pas à la manifestation sauvage du soir.

 La Brav-M me fait peur mais ça me motive à ne pas me laisser faire. Ce sentiment, plein de potes l’ont.

« Pendant que j’étais au sol, je me suis fait frapper aux jambes avec des matraques. » En attendant d’être emmené au commissariat, les intimidations fusent. « Fils de pute », « PD ». Les policiers l’ont laissé sortir, libre, à midi le lendemain. À peine deux petites heures avant son épreuve du bac. « Je n’avais jamais marché contre la réforme des retraites. Mais là, c’est révoltant. Un policier est censé nous protéger. Ça m’a donné envie de manifester ».

Tina, 16 ans et scolarisée en première dans le cossu lycée Charlemagne, à Paris, reste partagée. « Depuis la violence sur la place de l’Opéra, il y a une part de moi qui a envie d’entrer dans l’action, mais aussi de la peur d’être frappée par la police. » S’il ne va pas au contact des forces de l’ordre, Gaston, lui aussi en première, justifie le rapport de force. « Me battre contre les policiers, ce n’est pas trop mon délire même si je pense que c’est nécessaire », détaille-t-il. Mathis, lui, en est sûr : « Avec cette répression, plein de jeunes se radicalisent. »

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Ce rapport à la police reste situé socialement. Pour Julien Talpin, chercheur en sciences politiques à l’université de Lille, les jeunes des quartiers populaires se rendent moins facilement dans les manifestations sauvages qui ont égrené ces dernières nuits, depuis l’annonce du 49.3. « C’est un mouvement plutôt blanc et de classe moyenne, constitué de militants souvent anarchistes ou autonomes », explique-t-il.

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Auteur de Les quartiers populaires ne sont pas des déserts politiques, éditions Le Bord de l’eau, 2022.

Pour des jeunes précaires et racisés, déjà victimes de contrôles au faciès, le risque d’une interpellation est trop important. « Même en dehors des manifs, les jeunes des quartiers se font tout le temps contrôler. Alors dans le cortège, ça peut vite dégénérer », indique Diangou Traoré, militante aux Francs-Moisins, à Saint-Denis.

En dehors des manifs, les jeunes des quartiers se font tout le temps contrôler. Alors dans le cortège, ça peut vite dégénérer.

« Il y a aussi des questions très concrètes : comment rentrer chez moi, en pleine semaine, passé minuit ? Comment se reposer si je bosse tôt le lendemain matin ? », ajoute-t-elle. Éric Marlière, professeur de sociologie à Lille, note aussi la présence de CRS venus contrôler les voyageurs dans plusieurs gares du 93, à Saint-Denis, Sevran ou Stains.

Cet évitement de l’affrontement policier, dans la capitale, ne doit pas être compris comme une forme de désintérêt pour le mouvement social. N’en déplaise à Pascal Praud, qui moquait sur CNews l’absence, selon lui, des habitants des quartiers populaires dans les journées nationales de manifestation.

Retraites jeunesse 49.3
Dans la manifestation parisienne du 23 mars 2023. (Photo : Adrien Chacon.)

« Je ne les vois pas », se permet-il. « Ce n’est pas vrai », lui répond Ulysse Rabaté, fondateur de l’association d’éducation populaire Quidam. Et le chargé de cours à Paris-8 de citer comme exemples les parents aux métiers pénibles, ceux qui ont des responsabilités syndicales, certains jeunes travailleurs ou des étudiants politisés à l’université.

« La réforme va les impacter au premier chef, donc une partie se mobilise », assure Éric Marlière, bien que « des hésitations puissent poindre face à des manifestations plutôt traditionnelles et toujours organisées, pour l’Île-de-France, à Paris », complète Ulysse Rabaté. La concentration du débat public sur la dureté de certains métiers essentiels – un leitmotiv dans le discours militant des quartiers – a encouragé, selon ce dernier, de nombreux jeunes à venir manifester.

Contre le passage en force

Une thématique qui renvoie vers une période particulièrement difficile pour les jeunes : le covid-19. Ses confinements. Ses restrictions. Une violence autour de laquelle cette « génération sacrifiée » s’est positionnée. « Par sa brutalité, la crise sanitaire a été un moment de politisation. Elle a suscité des prises de conscience, une volonté de se réapproprier l’espace public, les lieux d’étude », analyse Ulysse Rabaté.

La crise sanitaire a été un moment de politisation. Elle a suscité des prises de conscience.

Une « sédimentation politique » centrée, aussi, autour du refus des décisions arbitraires et des passages en force, si nombreux pendant le covid-19. « Il y a une génération très attachée au respect de la démocratie et qui a très envie de se faire entendre », décrit, sur France Culture, Camille Peugny, sociologue à l’université de Saint-Quentin-en-Yvelines. « Depuis 2017, Macron a fait beaucoup de mal à la jeunesse », estime Éléonore Schmitt.

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Le 49.3 semble être le énième coup de menton du président. La marque d’un passé institutionnel dont il faut tourner la page. « Ce qui est en train de craquer, c’est ce système politique qui n’est plus capable de prendre en compte les nouvelles revendications démocratiques des jeunes », poursuit Camille Peugny.

Cet article 49.3 tant décrié apparaît comme l’ultime coup de marteau sur leur avenir. « On nous promet à un avenir de précarité », regrette Imane Ouelhadj. Traversés par la crise climatique, les jeunes aspirent à d’autres lendemains. « On veut choisir notre futur », assure Mathis, qui assure qu’il sera de toutes les prochaines mobilisations. Comme Gaston, Tina, Tao, et les autres. 

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