Syndicats étudiants : « Il faut construire quelque chose avec toute cette colère »

Les organisations de jeunesse veulent renforcer leurs rangs et bataillent pour capter une mobilisation qui se veut plus spontanée et radicale depuis l’annonce du 49.3, à l’image d’un nouveau syndicat, l’Union étudiante.

Hugo Boursier  • 10 avril 2023 abonné·es
Syndicats étudiants : « Il faut construire quelque chose avec toute cette colère »
Manifestation des syndicats étudiants contre la réforme des retraites, à Paris, le 7 février 2023.
© Lily Chavance

Des grues, des pelleteuses et le bruit dur des barres d’acier dans un quartier en ébullition. Devant le café proche de l’université Paris-Cité du 13e arrondissement de la capitale, où se tient la conférence de presse de l’Union étudiante, nouvelle organisation syndicale qui réunit l’Alternative et dix-sept sections locales de l’Unef, mardi 4 avril, le chantier en cours est à l’image des organisations de jeunesse : en pleine reconstruction.

Après la défaite contre la sélection à l’université (loi ORE) en 2017 et les échecs contre la mise en place de Parcoursup en 2022, les syndicats étudiants et lycéens se saisissent de la mobilisation contre la réforme des retraites pour s’afficher comme le meilleur porte-voix de la jeunesse contre le pouvoir.

« Les mouvements sociaux sont des moments de transformation de soi. On sent qu’on fait partie de quelque chose de plus grand que nous. L’urgence nous oblige à agir », explique Éléonore Schmitt, porte-parole de l’Union étudiante. Une forme de revanche pour une classe d’âge qui enchaîne les crises. « Ma génération n’a connu que le covid-19 et la sélection. Depuis, l’individualisation est plus forte. Ce phénomène dissout plus facilement les tentatives d’organisation collective », poursuit l’étudiante en science politique.

Les mouvements sociaux sont des moments de transformation de soi.

Un début d’explication pour comprendre pourquoi les jeunes ne se sont massivement impliqués dans le mouvement qu’à partir de début mars, voire du 16 mars, date de l’utilisation du 49.3, soit quasiment deux mois après la première manifestation nationale ? « La mobilisation a été plus importante immédiatement après le 49.3 parce qu’on ne touchait plus à une revendication, la bataille des retraites, mais à un élément plus traditionnel parmi les étudiants : la lutte pour la liberté. C’est un combat très ancien, qui touche au respect de la démocratie », analyse le politiste Robi Morder.

Sur le même sujet : Ce que le 49.3 fait à la jeunesse

Le 23 mars, une semaine après l’annonce du 49.3, l’Unef annonçait 500 000 jeunes dans les rues dans toute la France. Des blocages inédits ont suivi. C’est le cas notamment à Assas ou à Dauphine, à Paris, à Lyon-III, ou à la faculté de droit de Rennes, jeudi 6 avril. Comme si la forte mobilisation des jeunes depuis le 16 mars était surtout due au coup de menton de trop d’Emmanuel Macron, plutôt qu’aux appels aux assemblées générales, aux blocages et aux manifestations lancés par les syndicats étudiants depuis le 19 janvier, dont deux d’entre eux – l’Unef et la Fage – siègent à l’intersyndicale.

Une lente structuration

Cette centralisation du combat autour du chef de l’État contribue, après le mouvement des gilets jaunes dont les jeunes, et surtout les étudiants, étaient relativement éloignés, à « transformer en rage légitime la défiance généralisée d’une grande partie de la population vis-à-vis de Macron et de son gouvernement », observe Ugo Palheta, sociologue à l’université de Lille et auteur d’un article proposant onze thèses politiques sur le mouvement social publié sur le site de la revue de critique communiste Contretemps.

Sans pour autant renforcer le rôle des syndicats étudiants dans ce face-à-face entre la rue et le pouvoir ? Pour Paolo Stuppia, chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique, « cette structuration lente du mouvement de jeunesse s’explique par un sujet, la retraite, qui a priori semble lointain, contrairement au contrat première embauche (CPE), en 2006, qui touchait directement les jeunes ».

Pour ce spécialiste, « la retraite a agi comme la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, et le 49.3, le geste qui l’a renversé ». Une colère populaire que ces organisations essaient tant bien que mal d’accompagner. Sans, pour certaines d’entre elles, oser l’accentuer.

La retraite a agi comme la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, et le 49.3, le geste qui l’a renversé.

Pour plusieurs sections locales historiquement mobilisées, comme à Rennes-II, au Mirail, à Toulouse, ou à Nanterre, cette case de la « radicalisation » devait être cochée dès début mars, au moment où l’intersyndicale promettait de « durcir le mouvement ».

« Si la situation est bel et bien ‘explosive’, alors il faut ramener les conditions nécessaires pour la faire exploser ! » soupirait Victor Mendez, de l’Unef-Tacle, une des tendances du syndicat étudiant, le 9 mars, au cours de la première journée d’action nationale organisée par les organisations de jeunesse.

Poussée par cette volonté d’autonomie vis-à-vis de l’intersyndicale, et pour remettre en jeu des sujets propres aux étudiants comme la réforme des bourses, la première coordination nationale étudiante (CNE) a été organisée le 12 mars à Nanterre, en présence de 28 établissements et de 16 délégations élues en assemblée générale.

Depuis, trois autres ont eu lieu : les 25 et 26 mars à Grenoble, les 1er et 2 avril à Paris, et la dernière, à Nantes, les 8 et 9 avril. Un cadre auto-organisationnel poussé, entre autres, par des jeunes non syndiqués et des militants proches du NPA, qui regrettent un mouvement que « le contrôle presque total de l’intersyndicale cadenasse ».

Manifestation jeunesse jeunes retraites 9 mars 2023 Paris
Manifestation de la jeunesse contre la réforme des retraites, à Paris, le 9 mars 2023.

Ces tentatives d’organisation autonome se multiplient mais, pour l’instant, elles n’attirent pas des milliers de personnes comme lors du CPE. À l’époque, la structuration du mouvement social se fondait sur l’intersyndicale et ces CNE, organisées chaque semaine. Ces coordinations nationales attiraient aussi plus facilement l’attention médiatique, avec leur figure de proue dans les journaux télévisés.

Autre différence, de taille, les crises successives depuis 2006, la précarité galopante et l’inflation actuelle empêchent d’investir pleinement des luttes dont on pense qu’elles ne mèneront à rien. « Des défaites, on en a connu. C’est difficile de se dire qu’on fera craquer un gouvernement qui assume aussi explicitement de nous précariser », souffle Léonard, proche du collectif Le Poing levé, à la manifestation du 9 mars.

C’est difficile de se dire qu’on fera craquer un gouvernement qui assume aussi explicitement de nous précariser.

Les fermetures administratives et la pérennisation de mesures d’urgence liées à la crise sanitaire ont aussi participé à empêcher certaines actions. « Des formes d’action très utilisées en 2006, comme les blocages d’université, ont été freinées par l’avancée technologique et la possibilité d’organiser des cours à distance », explique Paolo Stuppia.

Le chercheur note toutefois que « l’imaginaire de la victoire » du CPE est brandi par les syndicats pour montrer qu’une lutte peut parfois porter ses fruits, alors que le pouvoir réprime massivement les jeunes depuis qu’ils ont investi la rue. Manier l’idée d’un retrait possible permet aussi de légitimer l’action des syndicats, tant au niveau national que local, alors que la participation aux élections universitaires est excessivement basse. En 2021, le scrutin pour le Crous ne réunissait que 4 % des étudiants.

Capitaliser sur le mouvement social

« Depuis plusieurs années, les jeunes se positionnent autour de grands mouvements plus que dans des syndicats. Le militantisme mute vers des actions thématiques plus que par l’adhésion à une structure jugée soit vieillotte, soit incomplète », estime Félix Sosso, porte-parole de la Fage, première organisation étudiante.

Autant dire que le moindre signe de victoire est tout de suite applaudi par les syndicats étudiants. C’était le cas le 29 mars, lorsque la nouvelle d’une mise entre parenthèses, temporaire, de l’obligation du service national universel, dont Politis avait révélé l’organisation, a fuité de Matignon.

S’ajoutait à cela l’annonce par la ministre de l’Enseignement supérieur, Sylvie Retailleau, d’une enveloppe de 500 millions d’euros dans le cadre de la réforme des bourses. « C’est le résultat indéniable de la pression engagée par la jeunesse ces dernières semaines », se félicite Éléonore Schmitt.

On ne peut pas avoir un aussi grand mouvement social et rentrer chez nous.

Le matin même, l’Alternative, aujourd’hui regroupée dans l’Union étudiante, participait à une distribution alimentaire en face de l’Assemblée nationale pour interpeller la ministre. Le syndicat était aussi partie prenante d’une proposition de loi portée par le groupe écologiste pour ouvrir l’accès au RSA dès 18 ans et financer un revenu universel jeune grâce à une taxe sur les successions. Une occasion de se placer, de manière offensive, au cœur des débats publics. « On fait ce que l’Unef n’est plus en capacité de faire », estime Éléonore Schmitt.

Sur le même sujet : Pour les jeunes, « malgré les obstacles, il faut durcir le mouvement »

Quitte à être perçu comme dépendant de certains partis ? Karel Talali, ancien membre du bureau national de l’Unef et désormais porte-parole de l’Union étudiante, rejette le « paternalisme » dans le fait de considérer que « Mélenchon téléguide certains syndicats étudiants », comme la feue Alternative, perçue comme très proche de La France insoumise. Une interaction avec les élus qui peut profiter à ceux-ci pour toucher de nouveaux électeurs.

Des deux côtés, syndical comme politique, l’idée est également de capitaliser sur ce mouvement social, alors que l’avenir est assombri par les attaques de l’extrême droite. « On ne peut pas avoir un aussi grand mouvement social et rentrer chez nous. Il faut construire quelque chose avec toute cette colère, affirme Éléonore Schmitt. Et capitaliser là-dessus pour 2027. »

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Temps de lecture : 9 minutes

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