Assurance retraite : le « dérapage financier » au profit de cabinets d’expertise

La mise en place de deux nouveaux outils non fonctionnels a contribué au mal-être de nombreux agents au sein de la branche retraite de la Sécurité sociale. Politis révèle que ces outils ont en partie été conçus par des prestataires extérieurs pour, au moins, plusieurs dizaines de millions d’euros.

Pierre Jequier-Zalc  • 17 mai 2023
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Assurance retraite : le « dérapage financier » au profit de cabinets d’expertise
© Freestocks / Unsplash.

« Un mastodonte », « un projet pharaonique ». Les superlatifs ne manquent pas pour décrire l’ampleur du projet du répertoire de gestion des carrières unique (RGCU) voté lors de la réforme des retraites de 2010 et complété par la loi dite Touraine en 2014. Le concept est simple : « Réunir sur une même base les 15 milliards de données-carrières de tous ceux qui ont cotisé en France à la maille la plus fine possible », explique Renaud Villard, directeur général de la Caisse nationale d’assurance vieillesse (CNAV).

Depuis 2014 donc, la CNAV planche sur la mise en place de ce gigantesque répertoire, présenté par tous nos interlocuteurs comme une avancée « révolutionnaire » pour le suivi des carrières des assurés et pour le traitement des dossiers. À ce RGCU, la CNAV a voulu y adosser un second outil, nommé Syrca pour s’appuyer justement sur ces « avancées révolutionnaires ». « Avec une base carrière magnifique, on s’est demandé ce qu’on allait offrir de plus aux assurés. Faire mieux, faire plus pour nos assurés, c’est ça le service public », souligne Renaud Villard.

Sauf que ces deux outils n’ont été mis en place que de manière partielle à partir de 2020 et 2021. Ils continuent d’être encore inaboutis aujourd’hui, entraînant un mal-être au travail croissant chez de très nombreux agents, comme nous le révélons cette semaine dans nos colonnes. « J’assume le fait d’avoir voulu déphaser le lancement de Syrca. Mais déphaser de deux ans ce n’était pas l’intention, clairement », reconnaît Renaud Villard qui ajoute que « ce sont des projets extrêmement conséquents ». « Je comprends parfaitement le ressenti des équipes mais cela ne remet pas en cause l’intérêt du projet », se justifie-t-il.

Face à ce retard – notamment quand on connaît l’impact qu’il a sur la santé de ses salariés – la question de son coût et des responsabilités se posent forcément. Or, ces outils ont été conçus à la fois par le service informatique de la CNAV mais aussi par des prestataires extérieurs. « Les moyens internes étaient largement insuffisants pour développer des outils de cet acabit », confie Jérôme*, informaticien depuis plusieurs années à la CNAV.

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Le prénom a été modifié.

« Tenir le cap »

En effet, outre la réduction des effectifs, pas forcément conséquente au service informatique, la faiblesse des salaires par rapport au marché entrave le recrutement d’informaticiens compétents. « Dans le privé, je gagnerais entre 6 000 à 10 000 euros de plus par an », note Baptiste. « À l’Assurance retraite, la valeur du point a augmenté de 4 % en 10 ans. Sur la même période, le Smic a augmenté de 27 % », souffle Pascal Cros, délégué syndical CFDT à la CNAV. « On a plus de turnover que dans d’autres secteurs, c’est vrai. Mais on arrive quand même à recruter. On a plus d’entrées de personnels que de sorties », assure Renaud Villard.

Le recours à ces cabinets d’expertise a notamment pris beaucoup d’importance au cœur du développement informatique des projets, entre 2018 et 2019. Et les prestataires ne sont pas des PME. On y retrouve des entreprises comme ATOS, GFI Informatique ou… Capgemini, célèbre pour avoir été épinglée pour des prestations loin d’être satisfaisantes par le rapport sénatorial sur le recours aux prestations de conseils et informatiques au sein de l’État, paru au printemps dernier. « Je ne fais pas partie de ceux qui pensent que le renfort prestataire est scandaleux, surtout quand ça permet de monter en compétences », assume Renaud Villard, qui assure malgré tout que ces projets n’ont pas nécessité « d’externalisation massive ».

Malgré tout, selon nos informations, le recours à ces prestataires informatiques aurait coûté entre 30 et 55 millions d’euros depuis 2016. Un montant colossal au vu de ce qui a été livré. « Le produit rendu par les prestataires n’était pas du tout celui attendu. Malgré tout, il y a eu cette volonté absolue de tenir le cap pour avoir des outils prêts à la date annoncée, ce qui fait que depuis presque quatre ans il y a encore des services essentiels qui ne tournent pas », raconte Jérôme.

Interrogé sur le rendu fourni par ces prestataires, Renaud Villard nous a indiqué avoir « dénoncé un marché », en 2019. « La qualité des livrables fournis par un de nos gros prestataires n’était pas eu rendez-vous, j’ai donc pris cette décision ». Le nom de cette entreprise ne nous a pas été communiqué.

Gouffre financier

Surtout, dès 2017, un rapport sénatorial s’inquiétait du gouffre financier qu’allait coûter le développement du RGCU. « Le budget du projet, qui était évalué en juillet 2014 à 85 millions d’euros, pourrait en réalité plus que doubler pour atteindre, selon la mission d’audit, 188 millions d’euros. Le dérapage financier, qui n’a fait l’objet d’aucune alerte, souligne la faiblesse du pilotage du projet », précise le rapport.

Or, depuis ce rapport, la mise sur pied du RGCU a de nouveau pris du retard. De quoi encore augmenter la prévision des coûts ? Pas pour Renaud Villard, qui estime qu’en calculant en « jour/homme », le coût du RGCU devrait plus tourner autour de 150 millions d’euros. Nos interlocuteurs les plus alarmistes, eux, estiment que le développement du RGCU et de SYRCA aurait coûté « entre 300 et 400 millions d’euros ».

Alors qu’il devait être totalement opérationnel fin 2022, le RGCU ne le sera pas avant 2025 voire 2028 selon les plus pessimistes. Pour Renaud Villard, malgré ce retard, il reste une « magnifique réussite de toutes les équipes et un pur produit Cnavien malgré du recours à de la prestation ». Le lancement de la seconde phase de Syrca devrait, si tout se passe bien, avoir lieu en fin d’année, une fois l’ouragan de la mise en place de la réforme des retraites passé. Enfin un bol d’air pour des agents asphyxiés ?

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Travail
Publié dans le dossier
Burn-out à l'Assurance retraite
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