Six policiers violents en roue libre au tribunal

Six policiers de la BTC de Pantin sont accusés d’extrême violence exercée principalement à l’encontre des jeunes de cette commune de Seine-Saint-Denis. Ils comparaissent devant le tribunal correctionnel de Bobigny du 31 mai au 2 juin. Politis s’est procuré des éléments inédits de cette enquête, relatant la déviance d’une brigade pour assouvir la soif du chiffre de sa hiérarchie.

Nadia Sweeny  • 31 mai 2023
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Six policiers violents en roue libre au tribunal
Des policiers à Marseille.
© Christophe SIMON/AFP.

« Il est descendu de sa voiture, il est venu vers moi et m’a dit ‘Baisse les yeux’. Je n’ai pas baissé les yeux. Il m’a mis les menottes, m’a embarqué. Au poste, il m’a frappé les jambes, les bras, la main pendant deux ou trois minutes avec son bâton. À la fin il m’a dit : ‘La prochaine fois, tu ne me regarderas plus’. » Kévin*, 17 ans, sort de la salle de fouille du commissariat de Pantin en pleurs, selon le témoignage d’une policière. Nous sommes le 20 juillet 2019, en fin d’après-midi. Le jeune homme est menotté au banc malgré ses plaintes : sa main gonflée lui fait mal. Il devra attendre 22 heures 30 pour être finalement conduit à l’hôpital. Sa garde à vue est interrompue : sa main gauche est fracturée, il repart avec 45 jours d’interruption temporaire de travail (ITT).

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Les prénoms suivis d’un astérisque ont été changés.

Pour se couvrir, le brigadier-chef Christian M., chef de groupe de la Brigade territoriale de contact (BTC) du quartier des Quatre-Chemins à Pantin couche sur procès-verbal une histoire qui passe bien : le jeune homme aurait tenté de s’en prendre à une collègue en l’attrapant par le col et le policier l’aurait sauvée de ce mauvais pas en tapant le jeune homme sur la main gauche. Une version démentie par la gardienne de la paix. Après cette affaire, témoigne-t-elle devant l’inspection générale de la Police nationale (IGPN) : « J’ai préféré changer d’unité avant qu’un drame arrive ». Or d’après les nombreux témoignages, bien d’autres drames seraient visiblement arrivés. Des mineurs brûlés au visage par l’effet des gaz lacrymogène balancés sans raison. D’autres « tazés » avec insistance sur la cuisse dans la voiture ou dans le dos pour les faire avancer. Un brigadier Julien S. surnommé « L’électricien » qui aurait lancé : « Alors, ça fait mal gros lard ? ».

Des salles de fouille remplies de sang

Que dire de ceux qui témoignent avoir été emmenés au poste et tabassés dans les geôles, des membres cassés, des hématomes, des dents perdues, des humiliations, des dizaines de jours d’ITT accumulés. Dans le commissariat de Pantin, « les salles de fouilles sont remplies de sang jusqu’au plafond, témoigne un gardien de la paix devant l’IGPN. Les violences s’effectuent sur le banc des vérifications mais aussi en salle de fouille. C’est tout le temps la BTC Quatre-Chemins qui frappe les interpellés. Ils les traînent jusqu’en salle de fouille et après, on les entend hurler. »

Ils les traînent jusqu’en salle de fouille et après, on les entend hurler.

Et que dire de ceux qui racontent avoir été emmenés le long du canal de l’Ourcq pour y passer un mauvais quart d’heure, avant d’être abandonnés ? Ces jeunes de 14 à 16 ans, qui disent avoir été mis à nu dans le local poubelle ou menottés au poteau d’un parking pendant une heure et à qui on vole les pochons de ‘shit’ ? La BTC Quatre-Chemins partirait aussi « chasser » sur les territoires des autres commissariats et appliquerait les mêmes pratiques : « Ils laissent les jeunes à moitié morts dans les halls d’immeuble, ils les gazent, les violentent, leur volent le stupéfiant pour la coller à des jeunes de Pantin », avoue un policier.

Lorsqu’en février 2019, Kevin est une énième fois emmené au poste par la même brigade, il reconnaît devant l’officier de police judiciaire, « vendre du produit stupéfiant mais que le stupéfiant placé sous scellé n’était pas celui qu’il avait en sa possession. », peut-on lire dans le procès-verbal dressé alors par un officier de police judiciaire. Un échange lunaire se met en place entre le jeune délinquant et le policier :

Je vous représente la résine de cannabis appréhendée lors de votre interpellation. Est-ce que cela vous appartient ?

Non, ce ne sont pas ceux-là qui m’appartiennent. Moi ce que je vends se trouve dans des blisters plus gros avec des fermetures blanches. Le stup qui se trouve dans les sachets que je vends n’est pas le même que celui que vous me montrez. Je sais d’où ils viennent ceux-là.

D’où viennent-ils ?

De la place de l’église de Pantin.

Comment le savez-vous ?

Parce que je connais des gens qui achètent là-bas. Chaque point de vente de stups à son conditionnement et son produit. Et ça, ce n’est pas ce qu’on vend à Scandicci.

Mais qui va s’intéresser et prendre au sérieux les déclarations et plaintes de jeunes délinquants ? Sur fond de lutte contre la drogue dans les cités, la BTC Quatre-Chemins et notamment six policiers, imposerait ainsi sa loi au prix d’une violence sans limite et de pratiques hors de contrôle. Le quartier de Scandicci, connu comme centre névralgique du trafic de cannabis dans le coin est particulièrement visé par cette « politique ». Une guerre contre les « points de deal » lancée par l’ancien commissaire Frédéric Ségura, qui se félicite des résultats ainsi obtenus.

« En 2018, j’avais un objectif d’occuper le terrain sur la cité Scandicci pour réduire les faits de trafic de stupéfiants. Cette action a porté ses fruits au niveau des statistiques, même au quotidien car je côtoyais la BTC Quatre-Chemins pour leur faire des retours positifs des habitants et des bailleurs. Les médias ont écrit sur cette action de façon positive qui a été quasiment remplie. La BTC a fait un travail remarquable sur l’objectif que j’avais demandé. Ils s’étaient imposés assez vite sur la cité » se justifie l’ancien commissaire, auditionné par l’IGPN.

« Il y avait eu un travail de police de proximité auprès des gardiens afin de prendre possession de ces lieux sans être pris en embuscade », se défend-il. Pourtant, dans la commune voisine, un gardien dépose plainte pour violences volontaires. Des voisins, témoins, reconnaissent aussi le policier qui a frappé le gardien au thorax alors que celui-ci sortait les poubelles. Il l’avait pris pour un autre lors d’une course-poursuite. Résultat : 21 jours d’interruption temporaire de travail.

« Les bébés du commissaire »

D’après les autres policiers, le commissaire Segura avait instauré « une sorte de guerre entre nous, la guerre des chiffres, a témoigné un policier. Le commissaire avait mis sur un piédestal la BTC. » Ceux qui étaient surnommés « les bébés du commissaire », tellement « l’ancien chef de service le commissaire Ségura leur a donné tous les pouvoirs », confirme un autre gardien de la paix.

Il n’y a pas un gamin qui traîne dans la cité qui ne se soit pas déjà fait casser la gueule.

Effectivement, lorsqu’on regarde les statistiques de mise à disposition – ramener des gens au commissariat – la BTC Quatre-Chemins est d’une efficacité remarquable. Des chiffres presque trois fois supérieurs à tous leurs collègues des autres brigades. Une réalité qui, selon les mis en cause, auraient rendu jaloux les autres policiers ce qui expliquerait leurs nombreux témoignages à charge. C’est « la seule unité qui était motivée pour mettre un coup dans la fourmilière », prétend Frédéric Segura qui reconnaît lui-même : « Je suivais cela de près pour alimenter les flashs d’informations. » Le commissaire Ségura, qui déclare ne jamais avoir été au courant de ces pratiques violentes, ne semble pas prendre la mesure du problème tant que les résultats sont là. Une réaction qui n’est pas sans rappeler son attitude à Champigny-sur-Marne face à un brigadier accusé – et depuis, condamné – de harcèlement sexuel par ses collègues femmes.

 « L’objectif de la BTC est de gagner la confiance des riverains et partenaires afin de recueillir des informations opérationnelles » peut-on lire dans une notice formalisant les objectifs de cette brigade. Or, quand Frédéric Segura s’en va dans le Val-de-Marne, la nouvelle hérite d’un brasier au bord de l’implosion.

La situation est tellement tendue entre policiers et habitants du quartier que des émeutes éclatent au début du confinement. « Des barricades étaient érigées pour empêcher la progression des effectifs et ils faisaient l’objet de jets de projectiles. Dans le quartier Scandicci dans la nuit du 2 au 3 avril, l’équipage de la BTC était victime d’un guet-apens avec tirs de mortiers », note la commissaire dans un rapport du 17 avril 2020, transmis au procureur de la République, dans lequel elle dénonce des « faits graves susceptibles de revêtir une qualification pénale impliquant des effectifs de la BTC Quatre-Chemins de la CSP de Pantin ».

Des policiers encore en poste

En interne, de nombreux policiers du commissariat attribuent l’origine de ces émeutes à l’attitude de la brigade. La commissaire recueille les témoignages des effectifs et mène une discrète enquête interne notamment sur les stupéfiants régulièrement découverts dans les placards de la BTC et qui se retrouvent quelques jours plus tard dans les saisies de personnes gardées à vue jurant que ces produits ne leur appartiennent pas. Un caïd de la cité, interpellé, se plaint auprès de la commissaire : « Quand on joue, on perd, c’est la règle. Mais aller au chtar (1) pour un sac qu’on vous a mis sur le dos, là ça fout la rage » et puis « c’est de la torture, ils s’en prennent aux petits là ça va trop loin, il n’y a pas un gamin qui traîne dans la cité qui ne se soit pas déjà fait casser la gueule ».

1

« Chtar », mot d’argot pour prison.

La commissaire rédige alors son rapport qui déclenche l’enquête. La prise de contact avec les victimes identifiées. L’analyse des procédures entachées de faux. Mais l’enquête va se limiter aux faits dénoncés par la commissaire sans explorer les soupçons de corruption. Plusieurs témoins affirmaient pourtant que moyennant 3 000 euros, la BTC Quatre-Chemins rendrait des services. Aucune perquisition n’aura lieu, aucune mise sur écoute, aucune saisine de téléphone ni d’ordinateurs. Mais « les faits sont antérieurs à l’enquête. Ces actes n’auraient rien apporté de plus, d’autant que rapidement, ces policiers ont été mutés, se défend Loïc Pageot, procureur de Bobigny en charge du dossier. Toutes les investigations utiles ont été faites par l’IGPN », conclut-il.

Résultat : ne sont retenus principalement que certains faits de violences volontaires et faux en écriture publique, ainsi que la pratique d’une perquisition hors de tout cadre légal appelé dans le jargon policier une « Mexicaine ». En revanche, aucune mise en cause sur la question des stupéfiants. Cinq policiers sont encore en poste, l’un a quitté la police. D’après le site Les Jours, qui a contacté la préfecture de police de Paris, aucune sanction administrative n’a été décidée à leur encontre. Au moment de leur convocation envoyée le 9 février 2022 :

  • Le gardien de la paix Marc-Henri S., était à l’état-major de la Bac de nuit départementale 93
  • Le gardien de la paix Yassine B., était à la BAC de Montreuil (93)
  • Le gardien Damien P. était à la brigade de traitement judiciaire en temps réel à Villepinte (93)
  • Le brigadier-chef Christian M. était à l’État-major de l’unité de garde de bâtiments administratifs
  • Le gardien Raphaël I. était affecté au service de l’accueil et de l’investigation de proximité (SAIP) au commissariat d’Épinay-sur-Seine (93) avant de quitter la police.
  • Le brigadier Julien S. était à la BAC de Charleville-Mézières.

Leur procès, qui s’ouvre ce mercredi 31 mai au tribunal judiciaire de Bobigny, durera trois jours. Les policiers risquent jusqu’à dix ans de prison.

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Police / Justice
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