« La société française ne s’est pas véritablement décolonisée »

Les coups d’État en Afrique laissent l’État français désemparé. L’intellectuel camerounais Achille Mbembe dresse un tableau impitoyable de la responsabilité de Paris, inapte à comprendre la demande d’émancipation des populations locales, désormais détentrices, selon lui, du futur de leurs pays.

Patrick Piro  • 27 septembre 2023 abonné·es
« La société française ne s’est pas véritablement décolonisée »
"Si l’on veut véritablement refonder la relation entre la France, l’Europe et l’Afrique, il va falloir arrêter de penser le continent uniquement sous l’angle sécuritaire, en termes de parts de marché à conquérir ou de zone d’influence."
© Ludovic Marin / AFP

Achille Mbembe, né au Cameroun, est historien et politiste, enseignant et directeur de recherche au sein de l’université sud-africaine Witwatersrand. Il est à l’origine de la Fondation de l’innovation pour la démocratie (2022), organisation panafricaine dédiée à l’émergence d’une démocratie « substantive » sur le continent. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Afrique mais aussi, en philosophe, sur le devenir des sociétés humaines.

Après le Mali, la Guinée Conakry, le Burkina Faso et le Niger, le Gabon vient de connaître à son tour un coup d’État. Que nous disent ces événements de la France, dont ces pays sont tous d’anciennes colonies ?

Un cycle historique est arrivé à sa fin, celui que l’on a appelé la Françafrique. Mis en place au lendemain de la décolonisation, ce modèle de prédation et d’accaparement de rentes de toutes sortes reposait sur le maillage du continent par des bases militaires, ainsi qu’une présence active dans un certain nombre de pays transformés en têtes de pont de l’influence française sur le continent. S’y ajoutait un ordre monétaire articulé sur les francs CFA en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale et dans certaines îles de l’océan Indien. Cet ordre monétaire, pendant très longtemps, a gouverné les échanges avec la France, qui occupait une position privilégiée dans les transactions économiques avec ces États nouvellement indépendants.

Enfin, le troisième pilier était culturel. Il opérait par le biais d’institutions chargées de redistribuer du capital symbolique, notamment aux élites politiques, administratives et intellectuelles, par le biais de la langue française. Les nouveaux États indépendants étaient pensés par la France comme son pré carré, domaine privilégié où elle pouvait intervenir presque à loisir par le biais, par exemple, d’opérations militaires à répétition, voire par le choix direct de dirigeants qui lui étaient soumis. Dispendieux, inefficace et désormais contesté par les nouvelles générations, ce système de vassalisation arrive à sa fin à un moment où la France ne semble avoir ni l’imagination, ni les moyens intellectuels pour savoir comment et par quoi le remplacer.

Qu’est-ce qui en a provoqué la chute ?

La France ne dispose plus des moyens de ses ambitions en Afrique. Elle n’est plus en état d’imposer sa volonté à ses anciennes colonies, ni sur le plan militaire ni sur le plan politique, et encore moins sur le plan moral et culturel. Beaucoup évoquent par ailleurs l’irruption, dans ces régions, de nouveaux acteurs géopolitiques, la Russie et la Chine en particulier, mais aussi la Turquie, le Brésil, l’Inde, les pays du Golfe. Le plus important peut-être, c’est le basculement démographique et générationnel. Une majorité de jeunes aspirent à une réelle souveraineté et à la transformation de leurs conditions de vie en Afrique même.

La perte de légitimité et de crédibilité française est l’une des conséquences de la montée, sur l’ensemble du continent, de ce que j’appelle le néosouverainisme. Ce nouvel état d’esprit contribue au renversement historique des rapports de force en faveur des acteurs endogènes. Le continent entre dans une nouvelle période de son histoire au cours de laquelle les conflits centraux autour du contrôle et de l’accaparement des moyens de prédation opposeront de plus en plus les Africains à d’autres Africains. Les coups d’État sont l’une des manifestations de ce glissement. Les systèmes hérités de la colonisation étant systématiquement bloqués et l’espoir d’une véritable révolution sociale mis en berne, ils apparaissent aujourd’hui comme le seul moyen pour les jeunes générations, en particulier, de provoquer des changements au sommet de l’État, ou bien une forme d’alternance entre les générations. Dans ces conflits dont beaucoup tournent autour du contrôle des moyens de prédation, la France et les autres acteurs externes ne joueront souvent qu’un rôle secondaire.

Doit-on s’attendre, alors, à un effet de contagion de ces coups d’État dans la région ?

Les dynamiques internes vont s’accélérer. Conséquence de la béante fracture démographique, les soulèvements des jeunes se poursuivront sur fond de mutations de l’autorité familiale. La rébellion silencieuse des femmes entraînera de son côté une aggravation des conflits de genre, auxquels se grefferont ceux de classe et de génération. De manière générale, on assistera, parmi les couches populaires, à une intensification des luttes pour les moyens d’existence. Les classes dirigeantes chercheront à accumuler des positions de rente et à renforcer à tout prix leur mainmise sur l’État, à sécuriser les grandes zones de ponction et à consolider leur arrimage aux réseaux transnationaux de la finance et du profit. L’important aujourd’hui, c’est donc d’identifier les lames de fond qui sous-tendent les ébullitions de surface dont les coups d’État ne sont qu’une manifestation parmi d’autres. D’ailleurs, il faut s’attendre à ce qu’il y en ait d’autres tant que les possibilités de sortir d’une démocratie de façade restent fermées.

La France ne dispose plus des moyens de ses ambitions en Afrique.

Même déclassée, la France a-t-elle un rôle à jouer pour enrayer cette mécanique de crises à répétition ?

Sous la présidence d’Emmanuel Macron, la France a mené une politique africaine à deux faces. L’une, nocturne, est

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