Ce qu’hospitalité veut dire

Nous sommes parvenus à un moment où l’inconditionnalité de l’accueil des migrant·es et exilé·es est réputée impossible. Lorsqu’elle disparaît, alors surviennent la sélection, les migrations choisies, les répressions mortifères.

Rose-Marie Lagrave  • 18 octobre 2023
Partager :
Ce qu’hospitalité veut dire
Camp de personnes exilées, en Grèce, en 2020.
© Julie Picard / Unsplash.

On se refile sans états d’âme la phrase savamment tronquée de Michel Rocard soulignant que la France ne « peut accueillir toute la misère du monde ». Les commentateurs rongent jusqu’à l’os les mots « toute la misère du monde », en laissant à la lisière du raisonnement le verbe accueillir. Accueillir, c’est préparer une arrivée, confectionner un repas, faire un lit, mettre des fleurs fraîches dans un vase, bref, c’est se mettre en état d’hospitalité, pour être à la hauteur de l’arrivant·e. 

Mais qu’en est-il de ceux et celles qui vous tombent dessus sans crier gare : une tente Quechua qui a poussé pendant la nuit dans votre rue ; une femme racisée, aux dix bracelets, endormie sur une grille d’égout ; un collectif d’émigré·es lors d’une manifestation ; des étudiant·es étranger·ères sans le sou ? Autant de rencontres impromptues invitant à revisiter ce qu’hospitalité veut dire. Entre un accueil chaleureux réservé à des personnes proches et un accueil du bout des lèvres à des personnes perçues comme étrangères, le sens et le but de l’hospitalité sont mis à mal.

Sur le même sujet : « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde », une phrase intenable

En distinguant une hospitalité juridique à l’égard d’un étranger, tout en restant « maître chez soi », et une hospitalité inconditionnelle, Jacques Derrida (1) nous proposait de penser la tension entre inconditionnalité et historicité des conditions d’accueil des migrant·es et exilé·es. Or nous sommes parvenus à un moment où l’inconditionnalité est réputée impossible, puisque la première chose que l’on demande à un étranger, c’est de décliner son identité, afin de savoir d’où il vient et pourquoi, d’en dresser un portrait l’assimilant d’entrée de jeu à un autre que soi-même. Lorsque l’inconditionnalité disparaît des rhétoriques et de la pensée, alors on peut s’adonner à la sélection, à des migrations choisies, à des répressions mortifères.

1

Hospitalité. Vol. 1, séminaire (1995-1996), Jacques Derrida, Seuil, 2021.

Comme en témoigne l’histoire des migrations, les maîtres de forges et les capitaines d’industrie ont fait venir des vagues d’émigré·es pour assurer les besoins en main-d’œuvre ouvrière. Le patronat allait les chercher ; maintenant, ils sont là, arrivés au péril de leur vie ou déjà morts avant d’atteindre nos rivages. On ne les accueille pas, on les recueille vivants chancelants ou morts avérés. Cette main-d’œuvre exténuée, hébétée, ponctionnée est récupérée par les marchands de braccianti et de sommeil pour les mettre sur le marché du travail tout en prélevant un pourcentage au passage.

L’hospitalité inconditionnelle est devenue, depuis les lois Pasqua et Toubon, un délit passible de procès à répétition.

Ces migrants viennent combler le manque de main-d’œuvre dans des métiers en tension, instrumentalisés par des patrons qui ont refusé pendant des décennies salaires et horaires décents à leurs précédents employé·es. On les transforme en supplétifs pour continuer à faire tourner l’économie dont la frange la plus fangeuse est désertée par les salarié·es français·es.

Face à cette hospitalité conditionnée, reste que l’hospitalité inconditionnelle, elle, est devenue, depuis les lois Pasqua et Toubon, un délit passible de procès à répétition et de prison dont Cédric Herrou, par exemple, a fait l’objet – même si, depuis 2018, le Conseil constitutionnel a consacré comme principe de fraternité la liberté d’aider autrui dans un but humanitaire, annulant la condamnation pour « délit de solidarité » à l’endroit de Cédric Herrou.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Thierry Discepolo : « Pourquoi les auteurs ont-ils attendu plusieurs années pour partir de Grasset ? »
Entretien 17 avril 2026 abonné·es

Thierry Discepolo : « Pourquoi les auteurs ont-ils attendu plusieurs années pour partir de Grasset ? »

Le fondateur de la maison indépendante et engagée Agone offre un regard acéré sur les péripéties de la carrière d’Olivier Nora, « ponte » influent depuis des décennies de l’édition française.
Par Olivier Doubre
Racisme envers les élus : quelle République souhaitons-nous défendre ?
Vidéo 17 avril 2026

Racisme envers les élus : quelle République souhaitons-nous défendre ?

Les attaques racistes contre Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, ont mis deux semaines à susciter des condamnations officielles. Ce genre de violences à l’égard des élu·es racisé·es se multiplient. Que disent-elles de l’état de notre République ?
Par Réjane Sénac
Des poètes pour sauver le monde
Idées 17 avril 2026 abonné·es

Des poètes pour sauver le monde

Aurélien Vandal s’interroge sur le pouvoir de la poésie face aux souffrances, aux inégalités et à l’oppression. Dans un ouvrage très original, il propose huit portraits et textes de « veilleurs » dont les vers apportent un espoir de résistance aux dominations.
Par Olivier Doubre
Marc-André Selosse : « S’occuper de la biodiversité est une preuve d’humanisme »
Entretien 15 avril 2026 abonné·es

Marc-André Selosse : « S’occuper de la biodiversité est une preuve d’humanisme »

Le professeur de microbiologie au Muséum national d’histoire naturelle plaide pour la reconnexion de notre société au vivant, et l’émergence d’alternatives agroécologiques pour protéger le monde agricole et les citoyens des ravages des pesticides. Dans De la biodiversité comme un humanisme, petit livre très accessible, il allie vulgarisation et la défense de la biodiversité.
Par Vanina Delmas