À l’école du maintien de l’ordre des gendarmes

Au centre national d’entraînement des forces de gendarmerie, des milliers de forces de l’ordre sont formées régulièrement. Entre force et amertume, les gendarmes cherchent à s’adapter aux nouvelles tensions, entre révoltes de banlieues et ZAD. Prenez un casque et un masque à gaz, on part en reportage.

Maxime Sirvins  • 27 novembre 2023
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À l’école du maintien de l’ordre des gendarmes
Le centre national d'entraînement des forces de gendarmerie (CNEFG) a entraîné plus de 10 000 gendarmes en 2022.
© Maxime Sirvins

Des cris suivis d’une charge. « Allez ! Ce sont des journalistes ! » Un groupe de manifestants attaque plusieurs reporters avec des coups, parfois à la tête. S’ensuit un assaut de la gendarmerie mobile pour secourir les journalistes. Dans la manœuvre, ils en oublient involontairement un, celui de Politis. Mais ici, tout se passe avec des sourires en coin, car cette manifestation ne se déroule pas dans un cortège habituel. Nous sommes au centre national d’entraînement des forces de gendarmerie, le CNEFG, implanté à Saint-Astier (24). Depuis plus de 50 ans, des milliers de gendarmes viennent s’y former et se mettre à jour – « se recycler » selon l’administration – sur les techniques de maintien de l’ordre et de violences urbaines. Avec une vingtaine de journalistes, Politis a été invité pour une visite de deux jours.

« Si vous trouvez que l’instruction coûte cher, essayez l’incompétence »

Dès l’entrée, le ton est donné. « Pour que la force reste à la loi. » La visite annuelle pour les journalistes est divisée en plusieurs moments entre explications et observations de différents exercices. Pour commencer, rien de mieux qu’une courte vidéo. Avec des images de violences accompagnées d’une musique guerrière, le tout ressemble à la bande-annonce d’un film post-apocalyptique comme « professionnalisme » et « engagement » avant qu’un puma en 3D surgisse et mette un grand coup de griffe. Ce félin est le symbole du CNEFG. Les gradés chargés des présentations expliquent que le centre a entraîné plus de 10 000 gendarmes en 2022.

(Toutes photos du reportage : Maxime Sirvins.)

Lors des formations continues, les escadrons de gendarmerie mobiles, EGM, viennent tous les trois ans pour une durée de 15 jours durant lesquels ils seront constamment évalués. Le but est de « bien faire » alors même que le budget alloué au CNEFG est en baisse sur les dernières années avec presque 20 % de moins entre 2019 et 2020. « On aura sûrement 0 € avec la LOPMI, loi d’orientation et de programmation du ministère de l’Intérieur », explique un capitaine dépité. Le CNEFG demande plus de moyens pour continuer à former comme il se doit les gendarmes alors que sept nouveaux escadrons viennent de voir le jour. Le PowerPoint de présentation se termine d’ailleurs par une petite pique qui paraphrase la célèbre formule d’Abraham Lincoln : « Si vous trouvez que l’instruction coûte cher, essayez l’incompétence. »

Une défiance des tactiques actuelles

Sur la gestion des manifestations, particulièrement par la préfecture de police de Paris, les dents grincent. « Il n’y a pas besoin d’utiliser des caisses de grenades pour vider une place », raille un haut gradé. Même sans être mentionnées, les compagnies d’interventions parisiennes et leur formation en BRAV-M sont clairement pointées du doigt. Alors que les questions des journalistes fusent, l’une d’elles suscite un léger malaise : que pensent-ils des méthodes de la préfecture de police de Paris et des unités comme la BRAV-M ? Rires des militaires. Puis silence. Une autre question interroge l’utilisation d’unités non formées au maintien de l’ordre comme le RAID et la BRI.

« Il n’y a pas besoin d’utiliser des caisses de grenades pour vider une place. »

Un haut-gradé

« C’est une démonstration de force », répondent les gendarmes sans s’étendre sur le sujet. « Pour les gilets jaunes, on a envoyé des unités non spécialisées (autres qu’EGM et CRS) et ils n’interviennent pas de la même façon et après, on se retrouve en difficulté », explique un gradé avant de relancer, « c’est comme pour le LBD, ce n’est pas du tir au lapin. » Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2018, la police nationale a effectué 19 071 tirs de LBD. Les gendarmes mobiles ont tiré 983 fois sur la même période, soit 20 fois moins. Les gendarmes expliquent devoir constamment s’adapter aux tensions sociales du moment, mais aussi aux politiques qui dictent les évolutions des doctrines et engagements.

« Si une grenade arrache la main d’un manifestant, ce n’est pas normal »

Mais derrière ce discours se cache aussi la mort de Rémi Fraisse en 2014 à Sivens après un jet de grenade explosive, ou encore Serge S. gravement blessé à Sainte-Soline en mars 2023. Des opérations où les gendarmes mobiles étaient les seuls à intervenir. Les militaires vont assumer les faits et les stratégies employées, mais une gêne se fait quand même sentir sur la question des blessés graves et des morts. Pour Sainte-Soline, des gendarmes mobiles nous diront qu’ils n’avaient jamais vu un tel niveau de violences contre eux et qu’ils ne s’y attendaient pas. Que ce soit les bassines ou la ZAD de Sivens, les missions étaient les mêmes : défendre une position. D’après BFM TV, qui cite le ministre de l’Intérieur, le 25 mars 2023, à Sainte-Soline, les gendarmes en quad ont tiré 260 grenades explosives GM2L. Cette grenade, et son ancêtre, est tristement connue pour avoir entraîné de nombreuses mutilations ces dernières années.

Sur le même sujet : Maintien de l’ordre : la France s’offre plus de 78 millions d’euros de grenades

Sur ce point, les gendarmes se justifient aussi en affirmant utiliser les armes qu’on leur fournit et qui ne correspondent pas toujours à leurs retours. « Si une grenade arrache la main d’un manifestant, ce n’est pas normal », explique un militaire avant de pointer aussi du doigt les entreprises. « Le fabricant, c’est un commerçant, il faut faire attention à ce qu’ils nous racontent ». Les grenades explosives sont quand même toujours utilisées. Comme Politis le révélait en exclusivité, le gouvernement vient d’en acheter pour 11 millions d’euros, soit six fois plus que lors de la dernière commande.

Place aux exercices

Lors de ce voyage presse, deux exercices sont présentés aux journalistes. Lesquels ne sont pas choisis au hasard. Le premier concerne la prise de position d’un terrain face à des zadistes qui s’opposent à un projet d’aéroport. Toute ressemblance avec Notre-Dame-des-Landes serait fortuite. Ce « maintien de l’ordre rural » est au cœur des formations actuelles pour faire face aux manifestations à Sainte-Soline contre les mégabassines, ou contre le projet de l’autoroute A69. La deuxième simulation ne concernera pas du maintien de l’ordre mais des violences urbaines de nuit.

Nous voilà donc partis en petit groupe sur une route de 2 km. Un gros dispositif est présent avec trois escadrons et des vieux blindés. Sur le côté, un gendarme est (faussement) blessé à la jambe et une équipe de pompiers l’évacue. Dans les simulations, la gendarmerie essaie de coopérer avec d’autres services comme les secours ou des CRS. Alors que Politis photographie le gendarme au sol, une instructrice nous demande de nous rapprocher pour les « déranger ». Car, ici, les escadrons sont avant tout testés et notés. Si l’EGM ne passe pas les tests, il sera privé des missions de maintien de l’ordre et de violences urbaines et devra revenir pour une nouvelle évaluation. « Ce n’est pas la même chose dans d’autres administrations », lance un gradé.

Ta gueule la perruche !

Un peu plus loin, devant les trois blindés des années 70, une vingtaine de faux manifestants – dont un brandissant un drapeau breton ! – joués par d’autres gendarmes font face. Barricadés derrière des carcasses de voiture, dont une en feu, ils sont équipés de matraques, de boucliers en bois et de faux « pavés » en mousse. Ni trop durs, ni trop mous. Pour ces faux manifestants, le but est de mettre en difficulté les gendarmes évalués entre charges, tentatives de percer le dispositif, etc. Quand les sommations sont faites par une gendarme représentant l’autorité civile, les faux manifestants crient « Ta gueule la perruche ! » avant de reprendre différents slogans. Ambiance !

Promenons-nous dans les bois, pendant que le zadiste n’y est pas

Dans les bois, les faux zadistes se regroupent et ralentissent le dispositif. En échange, des grenades lacrymogènes sont utilisées. Les autres grenades, explosives, ne sont pas tirées et leurs utilisations en simulations sont cantonnées à des hexagones en béton. Bien loin de la réalité donc, comme en atteste par exemple cette vidéo Instagram réalisée par le photographe Jean Kader à Sainte-Soline.

Après de longues minutes à avancer dans les bois, les gendarmes arrivent sur une grande clairière. La zone à prendre et à tenir. Le jeu du chat et de la souris commence. Des petits groupes de faux zadistes tentent de rentrer dans le dispositif de tous les côtés. Les rares qui y parviennent affichent un sourire victorieux. Dans la réalité, on voit mal un manifestant essayer de rentrer dans le dispositif pour se retrouver seul au milieu d’une centaine de bleus. Un autre groupe, stoppé net dans son avancée, cherche à contourner le dispositif en rentrant dans les bois. « Pas dans la lisière ! Ne les laissez pas rentrer dans la lisière ! », ordonne un gradé. La vingtaine de faux zadistes rentre tranquillement… dans la lisière. « J’avais dit pas dans les bois ! Coordonnez-vous bordel ! »

Fin de la fête. Après avoir tenté de repousser les « adversaires » sans trop de grenades, c’est le moment du déluge. Blindés et militaires tirent alors des dizaines et des dizaines de lacrymogènes pour saturer la clairière et libérer la place. Une tactique qui, dans la simulation, marche très bien. Fin de l’exercice.

Violences urbaines sans mortiers d’artifices

Place à l’émeute. Quand notre groupe de journalistes arrive dans la fausse ville, l’air est déjà saturé de lacrymogène, les lumières éteintes et des enceintes crachent des sons de cris et d’hélicoptères. Pendant plusieurs heures, des groupes vont harceler les forces de l’ordre jusqu’à attaquer au corps à corps les militaires isolés. De nouveau, les blindés sont largement utilisés, mais cette fois-ci, on retrouve le récent Centaure que Politis a eu l’occasion de présenter et les grenades lacrymogènes continuent de tomber à foison. L’exercice paraît à nouveau bien éloigné de la réalité sans tirs de LBD, mortiers d’artifices et autres grenades qui font ‘boom’. Évidemment, le but est aussi de ne pas blesser les gendarmes des deux côtés en utilisant ces armes, mais ces simulations paraissent bon enfant pour celles et ceux qui sont habitués au terrain.

« Citoyens momentanément égarés »

Lors d’une présentation, on nous explique que « les décennies 1980 et 1990 incarnent l’âge d’or du maintien de l’ordre ‘à la française‘ ». On comprend alors facilement que cet « âge d’or » n’est plus. Durant ces années, la doctrine était fondée « sur le retardement maximum du recours à la force » et consistait « à mettre les manifestants hors de portée des forces de l’ordre grâce aux barrières, au gaz lacrymogène et aux canons à eau ».

Aujourd’hui, le contact est bien souvent mis en avant. Un changement de cap que les gendarmes résument par : « le maintien de l’ordre est politique. Les infractions sont politiques. » C’est comme cela qu’ils se retrouvent aujourd’hui, « le cul entre deux-chaises » entre savoir-faire et volonté politique de briser et de faire du chiffre. Mais tout n’est pas blanc et noir. Le militaire explique aussi que ceux qui viennent avec des équipements de protection comme des casques sont « hostiles » et non des simples citoyens voulant se protéger des grenades. En parlant des manifestants violents, la gendarmerie utilise un drôle de terme : « citoyens momentanément égarés », comme si la colère sociale n’était qu’une divagation non-politique dans nos vies « républicaines ».

Victime, bourreau ou les deux ?

Dans le cadre du maintien de l’ordre, « certains parlent de violences policières, nous de violences légitimes », assène un gradé. Pourtant, en cas de violence « illégitimes », les gradés disent faire leur « propre ménage » pour punir les éléments qui sortent du cadre. « Parfois, sur Brut, Taranis News et autres, je vois des choses… », explique un haut gradé pour confirmer que certains gendarmes font « n’importe quoi ».

Certains parlent de violences policières, nous, de violences légitimes.

Un gradé

Naturellement, pour la gendarmerie, les violences illégitimes se cantonnent à ceux qui ne respecte pas la loi ou les consignes. Par conséquent, il n’y a pas de sanctions pour le gendarme ayant tué Rémi Fraisse, car son action respectait le cadre légal. Pourquoi, par exemple, défendre une bassine vide au milieu d’un champ tout aussi vide, en mettant tous les éléments en place pour un affrontement chaotique qui fera de très nombreux blessés et mutilés ? La gendarmerie n’est pas là pour se poser cette question. Si on lui dit de tenir une position, elle le fera. Si la loi lui laisse utiliser des centaines de grenades explosives pour tenir une position, elle le fera. Les gendarmes restent des militaires qui répondent aux ordres et à la loi sans remise en question. Dans ce discours, il est difficile de voir où se situe la balance entre pions victimes des politiques et communication pro-ordre public.



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Police / Justice
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