Ceux qui trahissent l’Affiche rouge

Vivants, Manouchian et ses camarades eussent été exclus de la cérémonie au Panthéon. Ils ont mérité la nationalité française mais ils ne l’ont pas eue, preuve que le mérite ne suffit pas.

Rose-Marie Lagrave  • 28 février 2024
Partager :
Ceux qui trahissent l’Affiche rouge
Cérémonie d'entrée au Panthéon de Missak et Mélinée Manouchian, le 21 février 2024, à Paris. Sur la façade, les visages de leurs compagnons de lutte du groupe FTP-MOI.
© Ludovic MARIN / AFP

L’Affiche rouge, mille fois commentée et chantée à vous faire chavirer le cœur, s’est décolorée en rose délavé durant le discours d’Emmanuel Macron, discours petit bras, étiré en longueur, et dont l’anaphore « Est-ce ainsi que les hommes vivent » ne parvenait pas à masquer l’effarante inanité et l’insignifiance de sa plume attitrée. N’est pas Malraux qui veut, et le singer eût certes été un affront. Toutefois, cette phrase : « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé » ne s’applique pas totalement à ceux de l’Affiche rouge.

Sur le même sujet : « Ils étaient vingt et trois… morts pour la France »

Dans sa lettre à Mélinée, Missak Manouchian écrit en effet ceci : « Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus », en sorte que ces derniers ne font pas partie de son terrible cortège. Le pardon est donc sélectif, excluant les traîtres, et à ce moment tout chavire, puisqu’on se demande si ne se sont pas engouffrés dans ce terrible cortège, là au Panthéon, non des traîtres mais des visages à double face, à double jeu.

Vivants, Manouchian et ses camarades eussent été exclus d’une telle cérémonie.

Car enfin, parmi les invités à cette commémoration, paradaient sans vergogne des agents doubles, partisans du droit du sang à l’exclusion du droit du sol, déjà en ligne de mire à Mayotte, et de la préférence nationale. Et pour point d’orgue, Marine Le Pen assène : « J’ai évidemment quelques liens familiaux avec la Légion étrangère, donc que des étrangers soient venus tout au long de notre histoire se battre pour défendre notre pays est une évidence », parallèle honteux et scandaleux entre son père qui a torturé pendant la guerre d’indépendance algérienne et les étrangers de l’Affiche rouge.

Sur le même sujet : Le Pen, casse-toi, les FTP-MOI ne sont pas à toi !

Sans verser dans l’anachronisme, vivants, Manouchian et ses camarades eussent été exclus d’une telle cérémonie, et, partant, la phrase de Missak – « Vous avez hérité de la nationalité française, nous, nous l’avons méritée » – résonne autrement. Ils ont mérité la nationalité française mais ils ne l’ont pas eue, preuve que le mérite ne suffit pas. Pour attester sa bonne foi politique, il eût fallu que le président se saisisse de cette sentence et accorde ce soir-là la nationalité française aux demandeurs d’asile actuels, comme gage de fidélité et de loyauté envers l’engagement de ceux de l’Affiche rouge.

Et résonne autrement aussi la litanie égrenant les « morts pour la France ». Les 23 sont d’abord morts pour la liberté, et pas seulement pour la France, puisqu’ils avaient déjà combattu le fascisme et le nazisme dans leurs pays respectifs. Ils sont apatrides, internationalistes, communistes, et leur seule patrie est là où la liberté est en danger. Dès lors, ces passeurs de frontières épris de liberté étaient subordonnés aux structures combattantes existantes dans chaque pays.

Sur le même sujet : Manouchian : la police française insulte la mémoire des résistants communistes

À cet égard, on peut se demander si la distinction au sein de la Résistance de la main-d’œuvre immigrée dans un groupe spécifique n’était pas une erreur stratégique dans la mesure où cette section composée en majorité de combattants juifs était fortement exposée à la répression, et où cette distinction invalidait aussi l’idéal internationaliste communiste.

Recevez Politis chez vous chaque semaine !
Abonnez-vous
Idées
Temps de lecture : 3 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Le drapeau, projection de l’individu social
Essai 22 janvier 2026 abonné·es

Le drapeau, projection de l’individu social

À Paris, la victoire du Sénégal à la CAN a fait surgir drapeaux, cris et appartenances. Derrière la ferveur sportive, ces étendards révèlent bien plus qu’un résultat de match : des identités, des solidarités et des fractures, au cœur d’un paysage politique et social où le besoin de collectif s’exprime par les symboles.
Par Olivier Doubre
Oleksandra Matviichuk : « Poutine voit l’Ukraine comme un pont vers l’Europe »
Entretien 19 janvier 2026 abonné·es

Oleksandra Matviichuk : « Poutine voit l’Ukraine comme un pont vers l’Europe »

Depuis Kyiv, la capitale ukrainienne, l’avocate et militante ukrainienne pour les droits de l’homme raconte un pays qui s’apprête à entrer dans sa cinquième année de guerre. Elle dénonce un système international obsolète, incapable de punir le crime d’agression commis par les dirigeants russes.
Par Hugo Lautissier
L’hystérie, symptôme… des violences masculines
Féminisme 16 janvier 2026 abonné·es

L’hystérie, symptôme… des violences masculines

Stéréotype sexiste qui traverse les époques, le mythe de l’hystérie continue d’influencer la médecine et la justice. La journaliste Pauline Chanu le décortique, exhumant au passage des siècles de violences institutionnelles et médicales.
Par Salomé Dionisi
Christiane Taubira : « Face à Trump, la France ne joue pas son rôle de puissance régionale »
Entretien 13 janvier 2026 libéré

Christiane Taubira : « Face à Trump, la France ne joue pas son rôle de puissance régionale »

L’ancienne élue de Guyane est une grande voix des Outre-mer français. Elle revient sur le rapt de Nicolás Maduro et l’absence d’une grande action diplomatique de la France, puissance pourtant voisine du Venezuela, face à cette violation flagrante du droit international par les États-Unis.
Par Olivier Doubre