Le Bathyscaphe d’Aubervilliers, dernier refuge avant la rue, menacé d’expulsion

Des associations et des personnes ont trouvé refuge dans ce lieu vide depuis un an. Une cinquantaine d’occupants sont menacés d’expulsion et risquent de se retrouver à la rue dès ce 28 mars. Malgré un accord passé avec le propriétaire, l’incertitude plane.

Luna Guttierez  • 27 mars 2024 abonné·es
Le Bathyscaphe d’Aubervilliers, dernier refuge avant la rue, menacé d’expulsion
Au Bathyscaphe, des cours de français sont dispensés par l'association Les Midis du Mie.
© Luna Guttierez

« Le fait d’avoir ce lieu permet à des gens de trouver du boulot, il y a des douches chaudes, de la nourriture et un toit », explique Martin, 30 ans, intermittent du spectacle et habitant du Bathyscaphe, un squat aujourd’hui qui redoute de devoir fermer ses portes. Au 9-13 rue de la Nouvelle France à Aubervilliers, une cinquantaine de personnes précaires se sont installées dans ce bâtiment abandonné de 5 000 m2. Martin est arrivé ici après un litige avec son propriétaire. Son appartement était insalubre à tel point que ses colocataires en sont partis. « J’ai dû prendre en charge leur part du loyer et je n’ai pas pu m’en sortir financièrement. »

Dans une grande salle lumineuse s’apparentant à un hangar, quatre personnes sont en train de s’activer. Elles préparent le Free Shop, une action solidaire où des vêtements gratuits sont mis à disposition du voisinage. Ce dernier, organisé autour du collectif de la Rue Nouvelle France, soutient les habitants qui animent la vie de quartier. En plus de loger des personnes, ce lieu met à leur disposition différents services : livres, Internet, produits d’hygiène, nourriture, activités artistiques, aide administrative et permanence juridique.

On fonctionne en autogestion. Avant d’accepter quelqu’un, on fait un test de deux semaines.

Ju

« Des étudiants en droit suivent les dossiers de demandes de logement des habitants, mais c’est long, tout est saturé dans la région », atteste Ju. Les gens qui vivent ici n’ont pas de solution de logement. Sans ce squat, c’est la rue qui les attend. Depuis un an, les occupants remettent en état cet endroit laissé à l’abandon pour le rendre le plus sain et agréable à vivre. Deux kilomètres de gouttières ont été réparés et le réseau électrique a été sécurisé. Ils ont fabriqué des dortoirs et des chambres à l’aide de cloisons.

(Photo : Luna Guttierez.)

« C’était un dépotoir, on a récupéré pas mal de choses comme des canapés ou des meubles », détaille Ju, une habitante. Dans l’espace commun, un salon et une cuisine improvisée avec des frigos et plaques chauffantes rassemblent les habitants. « On fonctionne en autogestion. Avant d’accepter quelqu’un, on fait un test de deux semaines pour être sûr que cela se passe bien », explique Ju. Certains profils sont prioritaires. Comme ce jeune garçon qui vit ici avec sa mère depuis sept mois. « Je me sens bien ici, il y a de la nourriture », confie-t-il en mangeant son mafé.

Le squat, une solution temporaire

« Sans ce lieu, je serais dans la rue. Avant, je changeais d’auberge de jeunesse régulièrement, je n’avais aucune stabilité. Mais ici, j’ai pu construire un studio et écrire ma première chanson française. Il y a une richesse sociale et artistique, tout le monde s’entraide dans une vraie solidarité », explique un autre habitant. Venu du Liban avec un visa et une autorisation de travail, il pensait pouvoir économiser et prendre une location, mais par un concours de circonstances, il n’a finalement pas pu accéder au poste. « Si on me propose un CDI ou un CDD, je le prends direct, mais sans papiers, tu ne peux rien faire en France, même travailler. En attendant, je bosse au noir ».

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Stéphane, 45 ans, est arrivé ici après avoir vécu cinq ans dans son camping-car. « Pour moi, c’est un lieu de transition. On devient squatteur par obligation, pas par choix. » Dans l’impossibilité de se loger et actuellement en arrêt maladie, il est venu ici pour être en sécurité. « Je suis plus tranquille pour faire mes démarches de reconversion. Je me sens apaisé et entouré. » Après des mésaventures et parfois de mauvaises décisions, beaucoup de profils ont trouvé refuge ici. Des familles avec des enfants, des personnes âgées, des étudiants, des personnes transgenres, des migrants et des mineurs isolés…

Point d’ancrage

Le Bathyscaphe est aussi un point d’ancrage et de logistique important pour diverses associations. Les Midis du Mie y proposent des cours de français aux mineurs isolés et solidarité migrants Wilson stocke des denrées alimentaires pour les distribuer en maraude. « Avec les associations, ce bâtiment vide sert au moins à quelque chose », témoigne Martin.

Ibrahima est un mineur isolé de 16 ans. Il est originaire de Guinée et habitant du Bathyscaphe depuis deux mois. Entraîné par son oncle, il a quitté le pays sur ordre de sa mère pour aller lui acheter des marchandises au Mali. Il était loin de se douter qu’il ne la reverrait jamais. « C’était la première fois que je partais. Je ne connaissais rien et mon oncle en a profité pour me mentir. Quand je lui demandais où on allait, il ne me disait pas la vérité. Nous avons fini par traverser la mer depuis le Maroc et nous avons été séparés en Espagne. » Sans papiers, impossible de rentrer chez lui par des moyens sûrs. « Je ne peux pas y retourner comme ça, il y a beaucoup de morts en mer, trois jours sur l’eau ce n’est pas facile ».

Arrivé en France sans le vouloir, il se retrouve dans la rue à dormir dans une tente. Par le biais d’amis, il apprend que des bénévoles de l’association Les Midis du Mie donnent des cours de français et organisent des activités au Bathyscaphe. « Je ne pouvais pas rester comme ça sans rien faire, alors je suis venu apprendre le français. » Le dimanche, plus de 80 mineurs isolés sont accueillis de jour et viennent assister aux cours dans la bibliothèque du bâtiment. « Ça nous permet de ne pas rester dans la rue à stresser. Ils nous aident à fréquenter beaucoup d’activités, on fait du dessin et de la poterie. »

Sortir de la rue

« Ils nous accordent tout ce dont on a besoin. Ils nous aident à prouver notre minorité pour les papiers et nous donnent de la nourriture ». Aujourd’hui, Ibrahima a une place d’hébergement au Bathyscaphe. Les mains prises par la sculpture d’un canari, il raconte être heureux avec les autres habitants et pense à les remercier chaque jour. Autour de lui, plusieurs autres mineurs apprennent assidûment le français ou font des collages. Ce lieu d’appui leur permet de sortir de la rue le temps d’un après-midi. Nabi, 16 ans, dit se sentir en confiance dans cet endroit sûr en attendant le résultat de son audience.

(Photos : Luna Guttierez.)

Car, « quand un mineur arrive sur le territoire, il passe une évaluation. Beaucoup ne sont pas reconnus et sont mis à la rue. Ni majeur, ni mineur, ils ne peuvent pas être expulsés ou demandeurs d’asile », explique Thomas, bénévole aux Midis du Mie. Pour contester la décision de l’évaluateur, ils déposent un recours au tribunal pour enfants et attendent une audience statuant sur leur minorité.

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Thomas aide à faire venir leurs extraits de naissance du pays et prend contact avec leurs avocats. « La majorité est déclarée mineur, ce qui montre qu’il y a un problème au niveau de l’évaluation ». Une fois reconnus, ils sont pris en charge par l’aide sociale à l’enfance, comme tout mineur en France. Ils peuvent commencer à aller à l’école et à partir de 18 ans, ils font une demande de titre de séjour.

Entre risque d’expulsion et dialogue

Dès l’installation du squat, en avril 2023, les habitants avaient contacté l’entreprise propriétaire du bâtiment pour proposer une convention d’occupation. Au départ, aucune réponse si ce n’est une convocation au tribunal résultant sur une possible expulsion à compter du 31 mars. « La préfecture de Seine-Saint-Denis a écrit une lettre aux propriétaires en induisant notre assignation en justice pour risque de trouble à l’ordre public », atteste Lu.

Aujourd’hui, les habitants et les associations sont sur le point de se faire expulser alors que l’entreprise propriétaire des lieux inutilisés, n’a aucun permis de construire ou de destruction. Le bâtiment est voué à rester vide encore quelques mois, « deux permis de construire ont été refusés, pourquoi vouloir nous expulser alors que cinquante personnes, femmes et enfants, risquent de se retrouver à la rue », demande une habitante. Sur leur site internet, les propriétaires affirment mettre leurs locaux à disposition d’acteurs solidaires comme les associations.

Depuis lundi 25 mars, un premier dialogue a néanmoins été instauré entre les deux parties, aboutissant à un accord. « Ils se sont montrés ouverts à la discussion et ont assuré que le Bathyscaphe ne serait pas expulsé à la fin de la trêve hivernale », affirme Lu. Le même jour, l’huissier de l’entreprise apportait un commandement de quitter le lieu, daté au 28 mars. Malgré l’accord d’un délai supplémentaire de deux mois, les occupants attendent encore les documents signés officialisant cette convention. « Nos avocats respectifs ont échangé par mail, nous avons leur parole », détaille Lu.

L’incertitude

Lors de la réunion de lundi, « l’entreprise a montré sa volonté de continuer les discussions avec les associations présentes après la fin de ces deux mois », atteste Lu. Stéphane lui, a l’espoir qu’une convention plus longue soit signée. Cela lui permettrait d’avoir plus de temps pour mettre à jour ses démarches. S’il se fait expulser, il ne sait pas ce qu’il pourrait advenir de lui, certainement un retour à la rue. Encore dans l’incertitude de voir les forces de l’ordre devant le bâtiment dès demain mercredi, les habitants font leurs cartons.

Tous évoquent une problématique commune : trouver un appartement n’est pas facile, surtout pour les plus précaires. L’approche des Jeux olympiques affecte sévèrement le manque de logements. Si l’expulsion est ordonnée, la solution la plus probable pour ces personnes reste la rue. Certaines, de par leur statut administratif, ne peuvent pas faire de demandes d’accès aux logements sociaux. Les associations qui gravitent autour de ce lieu seraient, elles, totalement désorganisées. Le délai accordé par le propriétaire, s’il se confirme, serait un temps précieux qui pourrait permettre à plusieurs d’entre eux de trouver des alternatives de relogement.

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Société
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