Gaza : puisqu’il faut espérer…

Dans le sort funeste réservé aux Palestiniens, quelques lueurs vacillent dans la nuit : les campus étudiants, les réprimandes américaines… Et le réquisitoire du procureur de la CPI évoquant « la responsabilité pénale de crimes de guerre et crimes contre humanité » de Benyamin Netanyahou et son ministre de la Défense.

Denis Sieffert  • 21 mai 2024
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Gaza : puisqu’il faut espérer…
Manifestation contre le gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahou devant le parlement israélien, la Knesset, à Jérusalem, le 20 mai 2024
© Ménahem KAHANA / AFP

On me pardonnera d’évoquer ici une activité parallèle à l’écriture hebdomadaire de cette page. En un mois, il m’a été donné de plancher devant près de cinq cents personnes sur ce sujet qui nous occupe tous : Gaza, ses massacres, sa honte pour notre monde. Chaque exposé est évidemment suivi d’un feu roulant de questions, toutes d’une grande pertinence, et empreintes de beaucoup de dignité. Mais je me heurte chaque fois à la même critique qui surgit en toute fin de soirée : et l’espoir ? Vous oubliez l’espoir !

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La vérité, c’est que la situation est désespérante. On en est au moins à 35 000 morts, des femmes, des enfants, des civils, un territoire anéanti, une famine organisée, un nettoyage ethnique sans fin et sans issue, des otages israéliens sacrifiés, et des criminels impunis, voire armés par les puissances occidentales, et protégés par un système inusable qui calomnie toute critique d’un gouvernement israélien pourtant égal en racisme à ce que fut jadis le pouvoir afrikaner sud-africain. Et désespoir pour désespoir, une colonisation qui redouble en Cisjordanie.

Or, voilà que quelques lueurs d’espoir vacillent dans la nuit. La mobilisation des campus américains, le « cri du cœur » des étudiants de Sciences Po, pour reprendre la belle formule de Me Henri Leclerc, ont donné un coup d’arrêt à la résignation. Du côté de l’espoir, il faut aussi parler de la crise qui secoue la société israélienne elle-même. Certes, les mobilisations pour la démission de Netanyahou et pour le cessez-le-feu ne sont pas dépourvues d’ambiguïtés, mais faisons le pari que mûrit douloureusement une nouvelle conscience politique brisée par l’assassinat d’Yitzhak Rabin, en 1995. Mais les choses bougent. Y compris au sommet, où le front se fissure entre Benny Gantz et Netanyahou.

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Côté espoir, il faut encore évoquer le tournant des capitales arabes qui, après quarante-cinq ans d’abandon et les fameux accords d’Abraham en 2018, remettent la question palestinienne dans leur agenda. On n’ose pas parler dans ce même chapitre des réprimandes américaines à l’encontre de son allié historique, et moins encore des promesses d’agir, le moment venu, pour la solution à deux États, car on sait qu’avec Washington le moment ne vient jamais. Mais un autre événement considérable est survenu ce 20 mai. Ce n’est pas tant la décision de la Cour pénale internationale (CPI) de demander un mandat d’arrêt contre Netanyahou et son ministre de la Défense, Yoav Gallant, qui retient notre attention que les attendus implacables de ce réquisitoire.

Gageons que le sérum de vérité que le CPI inocule dans la société israélienne finira par faire son effet.

La Cour dit avoir « des motifs raisonnables de croire » que le Premier ministre israélien et le ministre de la Défense « portent la responsabilité pénale de crimes de guerre et crimes contre humanité ». Karim Khan, le procureur, dénonce des crimes tels que « le fait d’affamer délibérément des civils, homicide intentionnel et extermination et/ou meurtre ». « Une décision scandaleuse », s’est immédiatement écrié un ministre israélien, aussitôt imité par Joe Biden. Il ne s’est passé que quelques heures avant que la CPI soit « antisémite ». Comble d’humiliation, les dirigeants du Hamas subissent les mêmes foudres de la Cour, et dans les mêmes termes.

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Quitte à doucher des espoirs à peine naissants, rappelons qu’il ne s’agit pour l’heure que d’une demande du procureur. Mais le paria Netanyahou est encore un peu plus paria aujourd’hui qu’hier, en compagnie de Vladimir Poutine, autre grand délinquant (criminel ?) international. Et l’opprobre rejaillit sur tout un pays qui aime être aimé. D’où cette unanimité de façade dans l’indignation de la classe politique israélienne : non, l’armée israélienne n’a jamais commis les crimes qui lui sont reprochés. Les faits sont pourtant têtus et s’étalent à la face du monde depuis plus de six mois. Gageons que le sérum de vérité que le CPI inocule dans la société israélienne finira par faire son effet.

Bien sûr, il n’y a rien à espérer de juridique dans cette affaire. Les conséquences sont psychologiques, politiques et civilisationnelles.

La question est de savoir jusqu’où ce pays peut-il s’enfoncer dans la marginalité. Jusqu’à quand pourra-t-il rejeter le droit international tout en envoyant un ministre à la réunion de l’internationale fasciste de Madrid ? Le soutenir n’est pas lui rendre service. La France l’a compris, qui a approuvé le réquisitoire de la CPI. Un acte rare d’indépendance qu’il faut applaudir. Bien sûr, il n’y a rien à espérer de juridique dans cette affaire. Il est loin le moment où un dirigeant soutenu par les États-Unis comparaîtra devant un tribunal. Les conséquences sont psychologiques, politiques et civilisationnelles. Et ce n’est que plus fort.

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