Une volonté de reprise en main de l’audiovisuel public

Le gouvernement tente d’imposer à la hâte une réforme de l’audiovisuel public, inquiétante et critiquée. L’enjeu démocratique est considérable et mérite mieux qu’un débat bâclé.

Denis Sieffert  • 29 mai 2024
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Une volonté de reprise en main de l’audiovisuel public
Manifestation des syndicats de Radio France, France TV, Ina et France Médias Monde contre le projet du gouvernement français, à Paris le 23 mai 2024.
© ANTONIN UTZ / AFP

Nous sommes le 20 avril 1963. Le présentateur du journal télévisé de 20 heures, l’illustre Léon Zitrone, réputé pour sa flagornerie, cède la parole au ministre de l’Information Alain Peyrefitte, « venu inaugurer la nouvelle formule du journal dont il a pris lui-même l’initiative » : « Monsieur le ministre, quel principe avez-vous retenu pour ce rajeunissement ? » Cette pépite dont l’INA a gardé précieusement la mémoire nous dit d’où nous venons. Espérons qu’elle ne nous dise pas aussi où nous allons. Car la réforme de l’audiovisuel public que tente d’imposer en hâte le gouvernement suscite des craintes légitimes. Pourquoi tant de précipitation sur un sujet dont dépend beaucoup de notre démocratie ? À croire qu’il y a péril en la demeure, alors que Radio France se porte plutôt bien – même si la situation est plus complexe à France Télévisions, dont la gestion est régulièrement épinglée par la Cour des comptes.

La philosophie se résume en trois mots : « Big is beautiful. »

On voit trop bien, dans ce dossier, comment s’articulent la question financière et celle du pouvoir dans une perspective de reprise en main. Car de quoi s’agit-il ? Dans un premier temps, la réforme réunirait l’audiovisuel public sous la coupe d’une même holding, avant d’aller, début 2026, à la fusion de toutes les sociétés (il y a débat encore sur l’intégration de RFI et France 24 dans cette architecture). La philosophie se résume en trois mots : « Big is beautiful. » Il s’agirait de résister à la concurrence des grandes plateformes de streaming, Netflix et autres. Les économies sont douteuses, du moins dans un premier temps. Les syndicats font valoir qu’il faudra évidemment aligner les statuts et les salaires sur les plus avantageux, c’est-à-dire ceux de la télévision. Une usine à gaz en perspective.

« Lourdeurs » et « synergies »

Dans un premier temps, disais-je, car on peut prévoir que le champ sera libre ensuite pour des économies d’échelle. Sinon, à quoi bon une fusion ? Il faut, nous dit la ministre de la Culture, Rachida Dati, supprimer les « lourdeurs » et favoriser les « synergies ». On connaît trop ce discours qui menace en vérité l’identité de chaque rédaction, c’est-à-dire le pluralisme. Mais aussi les moyens de la création. Les gouvernements tiendront le « mammouth » à leur merci. Le contre-exemple est celui de la BBC. La vieille dame a longtemps été la référence en matière d’indépendance. On la voit aujourd’hui fragilisée par de sanglantes coupes budgétaires. L’offensive politique commence souvent comme ça. Les conservateurs au pouvoir depuis dix ans l’ont amputée de trente pour cent de son budget. La suppression programmée de la redevance devrait lui faire perdre encore un peu plus de son indépendance financière.

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Dans cette stratégie, le gouvernement français a déjà pris de l’avance. La redevance a été supprimée en 2022, et tout dépend désormais de l’État, de ses finances, et du bon vouloir des politiques – avec l’alibi de la conjoncture. Ce qui n’est guère rassurant. Soumission aux politiques, mais aussi aux annonceurs puisqu’il est question d’un retour massif de la publicité. Mais il y a plus grossier que le biais financier pour assujettir une rédaction : le retour à une courroie de transmission directe avec le pouvoir. La nomination d’un super-président de la holding (ou d’une super-présidente, puisque l’actuelle PDG de France Télévisions, Delphine Ernotte, est déjà sur les rangs) a de quoi raviver les plus mauvais souvenirs. Alain Peyrefitte ne faisait pas qu’inaugurer le nouveau décor du JT, il exigeait aussi qu’on lui communique chaque soir le « conducteur » (les sujets traités, et selon quelle hiérarchie). Les choses, demain, seront évidemment plus subtiles. Ou plus insidieuses.

Il y a plus grossier que le biais financier pour assujettir une rédaction : le retour à une courroie de transmission directe avec le pouvoir.

Mais je ne voudrais pas laisser croire ici que la situation actuelle est exempte de critiques. Nous voyons à propos de Gaza ou de la Nouvelle-Calédonie combien l’esprit colonial inspire encore les commentaires. On traite les révoltes plutôt que leurs causes. Et quand on évoque la réforme du chômage, c’est rarement pour considérer le sort de ceux qui disparaîtront des statistiques pour tomber dans la grande pauvreté. Les réseaux d’influence savent par où passer. Et la culture ambiante fait le reste. Mais on peut encore, bon an mal an, trouver de la diversité et de la disparité. La réforme qui se profile facilitera grandement les interventions. Enfin, il ne faut pas négliger un autre risque. Face à une information de plus en plus standardisée, le privé aura beau jeu de faire valoir sa différence. Les médias Bolloré ont tout à gagner dans ce jeu de dupes. L’enjeu démocratique, on le voit, est considérable. Il mérite mieux qu’un débat bâclé.

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