« Le RN prospère sur la crise d’identité nationale qui frappe la France depuis 40 ans »

La Ve République est tombée dans une impasse politique. Gilles Richard, historien des droites du XXe siècle, esquisse la possibilité d’un rapprochement entre les droites néolibérales et européistes au Parlement. Et redoute qu’Emmanuel Macron n’active l’article 16 de la Constitution.

Tristan Dereuddre  et  Michel Soudais  • 16 juillet 2024 abonné·es
« Le RN prospère sur la crise d’identité nationale qui frappe la France depuis 40 ans »
Sculpture en triptyque « Charles de Gaulle, bleu, blanc rouge » de Michel Audiard.
© Michel Soudais

Gilles Richard est né en 1956 à Paris, il est professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Rennes-II. Directeur de plusieurs ouvrages, il est l’auteur d’une monumentale Histoire des droites en France, de 1815 à nos jours (Perrin, 2023) et préside la Société française d’histoire politique (SFHPo), qui vise à développer la recherche dans le domaine du « politique », à travers les âges et les territoires.

Après les élections législatives, on constate qu’Emmanuel Macron souhaite garder toutes les cartes en main. Dans quel type de régime constitutionnel sommes-nous entrés ?

Gilles Richard : On entend dire en permanence que nous entrons dans la IVe République. Ce n’est pas le cas. Nous sommes sous le régime de la constitution de la Ve République, où le président dispose de beaucoup plus de pouvoirs. Une Ve République qui a beaucoup évolué depuis sa création, en quatre temps. Dans un premier temps, la répartition des tâches était bien effectuée : le président De Gaulle présidait et le premier ministre Pompidou dirigeait le gouvernement. Puis, Pompidou devenu président s’impose à son premier ministre par son excellente connaissance des dossiers. À partir de là, le chef de l’État devient de plus en plus celui qui pilote la politique gouvernementale.

La troisième phase débute au moment du passage au quinquennat : avec Chirac, Sarkozy et Hollande, le premier ministre est véritablement sous la dépendance totale du président. Enfin, la quatrième et dernière phase concerne le mandat d’Emmanuel Macron, où les pouvoirs présidentiels se sont encore accrus. D’abord par sa manière de gouverner, mais aussi par le fait qu’il n’a pas su (ou voulu) structurer un parti politique macroniste. De là sa difficulté à avoir une majorité et à mener des campagnes électorales.

D’un point de vue de fonctionnement des institutions, qu’est-ce que change la tripartition de la vie politique ?

Cette tripartition bloque toute possibilité d’avoir un gouvernement en capacité de s’appuyer sur une majorité stable. Ce qui fonde la Ve République, ce sont non seulement les pouvoirs du chef de l’État, mais aussi la mise en place d’un parti à vocation majoritaire. Or, ce type de parti n’existe plus, hormis le Rassemblement national (RN). À partir de là, aucune majorité n’est possible et aucun gouvernement stable n’est envisageable. On entre donc dans une période où personne ne peut savoir ce que ça va donner.

Ce qui est nouveau ce n’est pas tant la tripartition de la vie politique que la montée en puissance fulgurante du RN.

Cette situation n’amène-t-elle pas à réfléchir à l’écriture d’une nouvelle constitution ? D’après notre sondage Ifop, 63 % des Français y sont favorables.

Il faut très certainement la modifier. Mais qui pourrait lancer le processus, puisqu’aucune force majoritaire n’existe pour le faire ? Ce qui est nouveau ce n’est pas tant la tripartition de la vie politique – un centre a toujours existé entre les gauches unies et le parti gaulliste et ses alliés – que la montée en puissance fulgurante des nationalistes identitaires avec le RN. Une montée qu’on n’avait pas observée depuis les années 1930. Avec un tiers des voix, ils sont au niveau électoral du PS en 1981 ou des gaullistes en 1962 en position de parti à vocation majoritaire. Mais, pour le moment, ils ne parviennent pas à avoir des alliés, et leurs adversaires sont encore capables de s’unir pour les empêcher d’avoir la majorité. Combien de temps cela va-t-il durer ? Ce n’est donc pas une question institutionnelle, mais politique.

Dans ce paysage politique fragmenté, combien existe-t-il de droites ?

Parmi les huit familles que je compte depuis la Révolution française, deux ont prospéré et existent aujourd’hui : les libéraux, devenus néolibéraux à l’après-guerre, et les nationalistes. Les néolibéraux, d’une part, sont européistes puisqu’ils associent toujours dans leur programme l’idée que la France doive s’intégrer dans une Europe néolibérale. D’autre part, les nationalistes sont structurés autour d’un parti politique puissant devenu la première force politique nationale.

La grande faiblesse d’Emmanuel Macron : il n’a pas de force politique sur laquelle s’appuyer.

On compte néanmoins un grand nombre de partis différents, principalement pour les néolibéraux européistes.

Je distingue les familles des partis. Les familles politiques représentent les citoyennes et les citoyens qui se reconnaissent dans une certaine vision de l’avenir et une certaine analyse de la société présente. De ces familles politiques émergent plusieurs forces politiques, les partis. Ces derniers mettent en forme et structurent la famille politique qui cherche à conquérir le pouvoir. Actuellement, chez les néolibéraux européistes, les trois principales forces politiques sont Renaissance, le Modem et Horizons. Les différences entre eux ne résident pas dans le projet politique, mais

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