Enzo Traverso : « Le concept de génocide à Gaza apparaît clairement justifié »
Auteur d’un grand nombre d’ouvrages sur le nazisme, l’antisémitisme ou « la guerre civile européenne de 1914 à 1945 », l’historien s’interroge dans son nouvel essai sur la signification – et les supposées justifications – de la violence israélienne contre Gaza et les Palestiniens aujourd’hui.
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Enzo Traverso, Italien, né en 1957, est venu enseigner l’histoire dans les universités parisiennes dans les années 1980, se spécialisant sur l’antisémitisme, le nazisme et la violence de la première moitié du XXe siècle. Professeur à Cornell University (New York), spécialiste de l’histoire du judaïsme, du sionisme et de l’antisémitisme, il est l’auteur de nombreux ouvrages traduits à travers le monde. Son regard sur la guerre qui fait rage aujourd’hui en Palestine – et désormais au Liban – en fait donc un observateur particulièrement pertinent sur l’évolution de la tragédie en cours.
Au début de votre nouveau livre, Gaza devant l’histoire, vous citez les propos d’un gradé israélien : « Rien n’arrive par hasard ; tout est intentionnel. Et s’il est nécessaire de tuer une petite fille de 3 ans dans une maison de Gaza, c’est parce que quelqu’un dans l’armée a décidé qu’il n’était pas grave qu’elle meure, que c’était le prix à payer pour atteindre [une autre] cible. Nous savons exactement combien de dommages collatéraux il y a dans chaque maison. » Il y a donc bien une « intention génocidaire » ?
Enzo Traverso : Vous avez raison de souligner qu’il y a eu des déclarations – multiples – de hauts gradés mais aussi des principaux ministres du gouvernement israélien, qui ont clairement affiché l’objectif de cette guerre. Même si ce terme de « guerre » ne me semble pas très approprié, puisqu’il ne s’agit pas d’une guerre au sens classique du terme, dans le sens où nous n’assistons pas à un affrontement entre deux armées, mais bien plutôt à la destruction planifiée et systématique d’un territoire encerclé par une armée faisant face à une résistance militaire de groupes dont l’armement n’est en rien comparable à celui de l’armée israélienne.
L’objectif a été affiché, puisque ces hauts responsables ont clairement affirmé que toute la population palestinienne était complice du Hamas. Et donc que le bombardement massif qui vise l’ensemble de ce territoire et de tous les civils qui y demeurent serait entièrement justifié, en tant qu’objectif militaire. La « guerre » se poursuit depuis maintenant un an et Gaza n’est plus qu’un champ de ruines. Donc l’objectif qui était de détruire les infrastructures matérielles et les conditions d’existence des Palestiniens dans la bande de Gaza a été largement atteint.
On ne sait pas ce qu’il va advenir de ce territoire, mais tous les observateurs s’accordent à dire que sa reconstruction prendra de nombreuses années (1) et que, dans la situation actuelle, Gaza n’est plus vivable. Aussi, si l’on fait le lien entre le déroulement des opérations militaires, le refus réitéré de Netanyahou et d’autres membres du gouvernement d’un État palestinien, et l’affirmation de plusieurs ministres israéliens selon laquelle il faudrait procéder à la recolonisation de Gaza, nous sommes bien dans un contexte face auquel le concept de génocide apparaît pleinement justifié.
Vous faites un retour sur l’histoire des bombardements alliés – très meurtriers pour les civils – sur l’Allemagne durant le Seconde Guerre mondiale. En soulignant qu’ils ont parfois motivé (chez Heidegger ou Carl Schmitt notamment) un renversement des responsabilités entre agresseurs et agressés. Et qu’aujourd’hui on inverse trop souvent les rôles entre les agresseurs – jadis Allemands, aujourd’hui Israéliens – et les agressés… Comment justifier une telle allégation, a priori étonnante ?
J’ouvre en effet mon essai par une référence à Winfried G. Sebald, grand écrivain de langue allemande, décédé en 2001, qui s’interrogeait sur le fait que les souffrances endurées par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale – qui sont absolument incontestables, avec plus de 600 000 civils tués par les bombardements alliés puis, à la fin de la guerre, plusieurs millions d’Allemands d’Europe centrale déplacés et réfugiés – ont été tues et occultées, non seulement par les forces d’occupation, mais par la société civile allemande elle-même.
Et la réponse que donne Sebald, tout à fait convaincante, était qu’ils n’osaient pas mettre en avant leurs souffrances parce qu’ils savaient très bien que la souffrance qu’ils avaient infligée aux autres Européens, et en particulier aux juifs d’Europe qui avaient subi le génocide et aux Soviétiques, avait été bien supérieure. Il a donc fallu plusieurs décennies pour que l’intégration de cette souffrance puisse se faire dans la conscience historique allemande, dans l’espace public à travers des débats, des travaux historiques, une historiographie, sans que cela apparaisse comme une tentative de transfert de culpabilité, voire d’auto-absolution.
Il me semble que cette expérience historique mérite d’être évoquée parce que, si l’on lit les déclarations de la plupart des chefs d’État occidentaux, il y aurait aujourd’hui un seul agresseur, le Hamas, et une
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