Quand l’avortement lève un peuple des femmes

La philosophe Fabienne Brugère revient sur la manière dont l’accès à l’IVG est devenu un marqueur féministe fort dans la campagne présidentielle américaine.

Fabienne Brugère  • 30 octobre 2024
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Quand l’avortement lève un peuple des femmes
Des manifestantes pro-IVG aux États-Unis, en octobre 2021.
© Gayatri Malhotra / Unsplash

À certains égards, Kamala Harris est une candidate classique pour les démocrates aux États-Unis, prête à conquérir les milieux économiques et à poursuivre des politiques de croissance. Il existe toutefois un point sur lequel elle ne mâche pas ses mots avec une grande constance. Il s’agit de l’avortement. Elle ne réclame pas seulement un retour à l’arrêt Roe vs Wade, révoqué en 2022 par une décision de la Cour suprême prononçant son désengagement dans la défense des droits reproductifs.

Lors du discours d’Atlanta, le 20 septembre (dans l’un des swing states), Kamala Harris s’est aussi présentée comme une « combattante joyeuse » dénonçant les « lois obscures et immorales » adoptées dans une vingtaine d’États américains, interdisant et restreignant fortement la pratique de l’IVG. Mais elle fait autre chose que réinvestir le discours féministe des années 1970 qui fait rimer avortement et propriété du corps (« ceci est mon corps »), et a abouti à une bataille en camps retranchés entre les partisans d’une vie avant tout (pro-life) et les partisans d’une vie sous conditions (pro-choice).

Sur le même sujet : Cour suprême : Le cauchemar de l’Amérique progressiste

Elle fait monter la colère face à ces hommes qui osent parler à la place des femmes. Mais elle avance un pion de plus : comment osent-ils encore alors que des femmes souffrent et meurent sans que personne ne leur porte secours ? À Atlanta, le discours de Kamala Harris pénètre dans le récit de vie d’Amber Nicole Thurman. Célibataire de 28 ans, mère d’un garçon de 6 ans, elle rêvait de devenir infirmière. Elle est morte en août 2022 d’une septicémie dans un hôpital de la banlieue d’Atlanta, après avoir agonisé pendant dix-sept heures, tandis que les médecins refusaient de procéder à une intervention banale pour la sauver. Elle avait pris une pilule abortive, obtenue dans un État voisin ; une complication était survenue.

Il n’y a plus de biais de classe à travers la défense du droit à l’avortement.

Avec d’autres lois, sa mort aurait pu être évitée. Kamala Harris promet de rétablir le droit à l’avortement au nom de la santé. La liberté reproductive des femmes est un droit à défendre face à un taux de mortalité des femmes très élevé, particulièrement pour les plus défavorisées et les Afro-Américaines. Bref, les femmes sont en colère ; elles s’apprêtent visiblement à voter pour Kamala Harris, des Afro-Américaines à certaines femmes républicaines. Il n’y a plus de biais de classe à travers la défense du droit à l’avortement ; ce qui était prioritairement une préoccupation de femmes blanches face à une grossesse non désirée devient une préoccupation de masse des femmes américaines en matière de reproduction.

Sur le même sujet : Droit à l’IVG : en Europe, une âpre révolution féministe

L’assèchement des financements publics disponibles pour les soins liés aux droits reproductifs concerne des femmes pauvres et de la classe ouvrière qui perdent leur accès à l’avortement. L’interdiction de prêter secours à des femmes jusqu’à les laisser mourir produit un choc encore plus grand. Le manque d’accès aux soins pourrait lever un peuple des femmes derrière Kamala Harris. Être radicale sur un point à la différence de tous les autres peut constituer une onde de choc en faveur de la candidate démocrate.

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