Le « travailleur idéal » bosse tout le temps

Autonomie, performance et excellence : les cadres sont la catégorie de salariés qui travaille le plus. Face à l’injonction d’être flexibles, le sens qu’ils trouvent dans leur emploi et leur relation au temps libéré se dégradent fortement.

Pierre Jequier-Zalc  • 18 décembre 2024 abonné·es
Le « travailleur idéal » bosse tout le temps
Joignables en permanence et dopés aux objectifs, nombre de cadres ne comptent plus leurs heures.
© Alto via AFP

Les chiffres de ce sondage n’ont pas fait de bruit. Et pour cause : quand le sujet du temps de travail émerge dans l’espace médiatique, c’est rarement pour envisager sa réduction. Plutôt pour prôner son allongement, voire accuser les travailleurs de fainéantise. C’est ainsi qu’épisodiquement la question des 35 heures revient sur le devant de la scène, au gré des agendas politiques de la Macronie et de la droite en général.

Pourtant, les résultats d’une étude, réalisée par l’institut ViaVoice et publiée en octobre 2024 par l’Ugict-CGT, la fédération des cadres et des ingénieurs de la CGT, sont éclairants : « 63 % des cadres déclarent travailler plus de 40 heures par semaine, et un·e cadre sur quatre plus de 45 heures », peut-on lire. Ces déclarations viennent conforter la dernière enquête « Emploi du temps » de l’Insee, parue en 2010. Celle-ci montre que le temps de travail rémunéré des cadres, professions intellectuelles supérieures et professions libérales est de plus de 41 heures par semaine en moyenne. L’institut de statistique devrait, d’ici quelques années, actualiser ces données.

Profits symboliques

Un fait demeure cependant certain : la durée de travail hebdomadaire des cadres restera largement au-dessus des 35 heures. « La question de la disponibilité au travail est prégnante. C’est l’un de nos sujets majeurs, explique Caroline ­Blanchot, secrétaire générale de l’Ugict-CGT. Celui qui ne répond pas le week-end ou qui part à l’heure peut se prendre des remarques du style : 'Tiens, tu as pris ton après-midi.' Cette vision reste très ancrée chez les cadres. »

 Le temps de travail devient une forme d’investissement social.

J. Ganault

Travailler en vacances, tard en soirée ou le week-end est en effet plus la norme que l’exception au sein de ces catégories professionnelles. Comme si le temps libre avait moins de saveur. Les travailleurs « les plus autonomes utilisent leur autonomie temporelle au profit du travail rémunéré, un temps qui apparaît socialement plus valorisant et valorisé que le temps libre », écrit la sociologue Jeanne Ganault dans un article intitulé « Du 'bon' usage de l’autonomie temporelle : le temps libre à l’épreuve des normes de surtravail (1) ».

« Le temps de travail devient une forme d’investissement social. On va le valoriser et récompenser le fait de travailler beaucoup d’heures. Et cette reconnaissance sociale coïncide avec les intérêts de l’employeur », poursuit la chercheuse auprès de Politis.

Comment expliquer ce phénomène, alors qu’au début des années 1960 la quête du progrès social était celle des loisirs et du temps libre ? L’abandon des politiques keynésiennes au profit d’un néolibéralisme agressif dès la fin des années 1970 y a sans doute contribué. Mais ce changement de paradigme économique n’explique pas tout.

« Cette idéologie du 'travailleur idéal' s’est diffusée avec l’explosion du nombre de cadres. En cinquante ans, il a été multiplié par 10, dépassant les 5 millions aujourd’hui », souligne Gaëtan Flocco, auteur de Des dominants très dominés : pourquoi les cadres acceptent leur servitude (éd. Raisons d’agir). Or le sociologue a montré au cours de sa recherche « à quel point les cadres adhèrent à une sorte d’idéologie managériale », notamment pour obtenir des « profits symboliques ».

Le surtravail comme norme

Une idéologie qui fait de la « performance », de « l’autonomie » ou de « l’excellence » des valeurs cardinales de la réussite au travail. Et donc dans le

Envie de terminer cet article ? Nous vous l’offrons !

Il vous suffit de vous inscrire à notre newsletter hebdomadaire :

Vous préférez nous soutenir directement ?
Déjà abonné ?
(mot de passe oublié ?)
Travail
Publié dans le dossier
Les conditions du temps libre
Temps de lecture : 8 minutes

Pour aller plus loin…

Les revenants du mythe entrepreneurial
Récit 17 décembre 2025 abonné·es

Les revenants du mythe entrepreneurial

Ils ont cru au récit de l’aventure entrepreneuriale, mais dans les faits, ils se sont surtout confrontés à une réalité bien moins glamour et aux limites d’un modèle idéalisé. Les revenants de l’entrepreneuriat racontent leur retour vers le salariat.
Par Kamélia Ouaïssa
Jeunes morts au travail : le secteur agricole en première ligne
Enquête 10 décembre 2025 libéré

Jeunes morts au travail : le secteur agricole en première ligne

Les jeunes travailleurs, stagiaires ou apprentis sont particulièrement à risque face aux accidents du travail dans le secteur agricole. Les chiffres de 2024, que Politis dévoile, en témoignent. Manque de formation adéquate, maniement d’engins inadapté à leur âge, inspection du travail détricotée : les explications structurelles sont nombreuses.
Par Pierre Jequier-Zalc
Mort de Matis : « On pleure tous les jours »
Récit 10 décembre 2025

Mort de Matis : « On pleure tous les jours »

Matis Dugast, intérimaire de 19 ans, est mort en juillet 2025 sur un chantier, en Vendée. Sa mère, Murielle, raconte sa perte et l’attente pour comprendre les raisons de sa mort.
Par Lucie Inland
Appel des intellectuels de 1995 : « Bourdieu a amendé notre texte, en lui donnant une grande notoriété »
Entretien 4 décembre 2025 abonné·es

Appel des intellectuels de 1995 : « Bourdieu a amendé notre texte, en lui donnant une grande notoriété »

L’historienne Michèle Riot-Sarcey a coécrit avec quatre autres chercheur·es la première version de l’Appel des intellectuels en soutien aux grévistes, alors que le mouvement social de fin 1995 battait son plein. L’historienne revient sur la genèse de ce texte, qui marqua un tournant dans le mouvement social en cours.
Par Olivier Doubre