« La Pie voleuse », l’argent fait le bonheur
Robert Guédiguian met en scène une innocente voleuse, un coup de foudre, une relation père-fils…
dans l’hebdo N° 1847 Acheter ce numéro

© Matteo Severi Agat films
C’est l’une des plus belles scènes de baiser que le cinéma nous ait offertes. Pour différentes raisons, rien ne prépare à ce qui va se passer. Jennifer (Marilou Aussilloux) et Laurent (Grégoire Leprince-Ringuet) se connaissent à peine et sont en conflit. Mais la première vient s’expliquer auprès du second, transie d’émotion parce qu’elle doit faire un aveu difficile. Elle est debout, il est assis à son bureau. Honteuse, elle parle sans pouvoir contenir ses sanglots ; il l’écoute, un peu abasourdi.
Plan suivant : elle est de dos, toujours en pleurs, il entre dans l’image, posant doucement sa main sur l’épaule de la jeune femme. Elle se retourne lentement. Il lui essuie ses larmes. Le silence se prolonge, ils se regardent. Le visage de Laurent, où passent des expressions furtives, est indéchiffrable. Puis il avance sa bouche pour un premier baiser. Les acteurs jouent à merveille cet élan qui dépasse la volonté de leurs personnages, entre incrédulité et nécessité.
Tout est juste dans la façon de filmer, les plans sont au cordeau, leur durée millimétrée, le tout donnant une scène splendide de retournement de situation, accompagnée par les notes déliées de Michel Petrossian, discrètes avant de prendre l’allure d’un galop bref et lyrique.
Robert Guédiguian metteur en scène (le cadre, le plan, la direction d’acteurs, le montage…) n’est pas moins intéressant que le « cinéaste engagé ». Peut-être même l’est-il davantage. En tout cas davantage que l’étiquette que l’on appose trop souvent sur son cinéma, réduisant celui-ci à l’expression d’émotions qui viendraient illustrer un discours généreux et progressiste. Certes, le réalisateur de Marius et Jeannette n’est pas avare de paroles, ni dans l’espace public, endossant alors la figure de l’intellectuel, ni même parfois dans ses films, où il arrive qu’il s’adresse directement aux spectateurs via un personnage.
ProfondeurMais le cinéma n’est pas un haut-parleur (ou, tout du moins, pas seulement). Celui de Guédiguian développe une palette artistique qui donne une profondeur, une perspective dirait-on en peinture, à son potentiel politique – un potentiel en trois dimensions, et non un message plat et univoque – et à ce qu’il contient de réflexion sur l’humain, sur ses doutes, ses contradictions, ses aspirations, ses passions et sa responsabilité. La Pie voleuse, son vingt-quatrième film après Et la fête continue ! (2023), en apporte un nouveau témoignage qui se décline sur différents registres. Comme la scène évoquée ci-dessus.
Autre exemple : l’attention portée aux habitations des personnages, situées à l’Estaque, le quartier fétiche et natal du cinéaste. Maria (Ariane Ascaride) et Bruno (Gérard Meylan), les parents
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