Au-delà d’affaires « hors normes », penser la domination systémique des adultes sur les enfants

La récurrence et la diversité des formes des violences commises par des adultes sur les enfants invitent à les examiner sous la forme d’un système, comme le suggère le combat enfantiste.

Hugo Boursier  • 24 février 2025 abonné·es
Au-delà d’affaires « hors normes », penser la domination systémique des adultes sur les enfants
© Andrew Seaman / Unsplash

Les violences sexuelles perpétrées par le chirurgien, Joël Le Scouarnec, ou par des personnels de l’établissement scolaire à Bétharram, ne devraient pas être comprises comme des exemples épars de crimes commis par certains adultes. Elles s’inscrivent dans un continuum, de la même manière qu’un féminicide arrive au bout du violentomètre, ce spectre des violences commises dans un couple.

Cela implique d’envisager ces violences d’après leur attache sociale avec le monde. Ce monde, tel qu’il est organisé, permet ces violences. Il les banalise, n’écoute pas, ou si peu les victimes concernées, et préfère oublier ce qu’elles ont subi en désignant ces assauts comme des faits exceptionnels accomplis par des individus marginaux.

Un exercice mensonger, puisque comme l’a mesuré l’enquête Virage, près de 20 % des femmes et 15 % des hommes ont subi soit des violences psychologiques, physiques ou sexuelles avant 18 ans. Ces violences sont en majorité commises par des personnes proches de la victime.

Dans ce violentomètre figurent aussi les 160 000 violences sexuelles commises sur des enfants tous les ans, tout comme celles infligées dans l’Église - « 13 par jour », indique Arnaud Gallais, fondateur de Mouv’Enfants et ancien membre la Commission indépendante sur l’inceste et les violences faites aux enfants (Ciivise). Tout comme la manière dont ces violences sont enfouies sous le tapis, comme le montre l’anthropologue Dorothée Dussy, qui étudie les « procédés de légitimation du silence à l’échelle des sociétés et des institutions » (1).

Et que dire de la situation de l’aide sociale à l’enfance, des enquêtes sur les dérives des crèches ou des conditions d’étude et d’éducation dans les établissements scolaires, alors que le service public de l’éducation est rendu exsangue ?

Réfléchir à la domination des adultes sur les enfants, au même titre que celle forgée socialement dans les relations entre les hommes et les femmes, les personnes blanches et racisées, valides ou handicapées, bourgeoises ou précaires, c’est ce que propose le combat enfantiste. Il s’oppose à toute forme de naturalisation du pouvoir des adultes sur les enfants. Autrement dit : les rapports qui existent aujourd’hui entre adultes et enfants sont construits socialement.

"Le concept de minorité est politique"

Preuve en est : si l’enfance et l’adolescence sont aujourd’hui reliées au fait d’être mineur, cette minorité n’a cessé d’évoluer au fil du temps. Jusqu’en 1974, ce seuil était fixé à 21 ans. Avant 1907, à 25 ans. « Or le concept de minorité est pourtant politique - il désigne l’être incapable politiquement ; il était jadis utilisé pour désigner toute personne à qui était refusée l’égalité politique - les étranger·es, les femmes, les pauvres, les esclaves », rappelle le professeur de philosophie, Sébastien Charbonnier, dans Politiser l’enfance, un livre collectif paru aux éditions Burn-Août, en novembre 2023.

Caractériser une personne d’enfant a donc une histoire politique. Un constat que l’on retrouve encore récemment dans la proposition de loi sur la justice des mineurs, ouvrant toujours plus la voie à la répression des enfants.

Dans Politiser l’enfance, les sociologues Yaëlle Amsellem-Mainguy et Isabelle Lacroix écrivent : « On ne parle alors plus d’« enfants de 13 ans », mais d’« adolescent·es » voire de « jeunes » pour caractériser les mineur·es qui commettent des délits ou des crimes, associant l’âge à une classe dangereuse. Pourtant, dans d’autres situations, on continuera de parler d’« enfants » pour qualifier des personnes du même âge, notamment lorsqu’elles sont victimes de violences perpétrées par des adultes, comme pour souligner les rapports d’âge. »

Entre « enfant », « mineur » et « jeune », s’imbriquent des systèmes d’oppression où la vie du non-adulte dépend de la manière dont il est

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