Ukraine : la vérité confisquée des veuves de guerre

Après des mois à chercher leurs proches faits prisonniers par la Russie alors qu’ils défendaient Marioupol, Oksana, Tatiana et Svetlana ont appris qu’ils étaient morts en détention. Depuis, elles s’efforcent de savoir ce qui leur est arrivé.

Pauline Mussche  et  Fiora Garenzi  et  Liana Benquet  • 26 février 2025 abonné·es
Ukraine : la vérité confisquée des veuves de guerre
Oksana se tenant face à la tombe de son mari Vitaly, en février 2025.
© Fiora Garenzi

Dans le petit appartement d’Ivano-Frankivsk où Tatiana habite avec son fils et une femme, elle aussi déplacée interne, la guerre et l’absence sont partout. Dans sa chambre, une photo d’Evgueni, son mari, est posée sur une commode, par-dessus un drapeau de l’Ukraine plié entre deux bougies. Tatiana porte autour du cou une chaîne sur laquelle est enfilée l’alliance de son mari. Dans chaque pièce des pilules sont posées sur un meuble, à portée de main pour les attaques de panique.

Tatiana ne vient pas d’Ivano-Frankisvk mais de Mykolaïv dans l’est du pays. Elle s’est installée là pour être à l’abri des combats. Parfois, dans la voiture, son fils lui demande : « Tu te souviens quand papa chantait cette chanson quand on allait à la mer ? » Dans ce cas, elle ne répond pas, pour ne pas pleurer. L’enfant a 8 ans aujourd’hui et ne sait pas encore que son père est mort.

Evgueni était un soldat de la 36e unité de marine. Il s’était engagé dans l’armée dès 2015 comme konkraktnik, c’est-à-dire contractuel. Le 24 février 2022, le jour de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, il était déjà à Marioupol. Tatiana se souvient de la dernière fois où elle a entendu sa voix. C’était une fin de journée. Elle était dans un bus en Pologne, où elle s’était réfugiée après l’invasion de masse. Evgueni a commencé par dire « je vous aime ». Tatiana n’a pas aimé son ton. « Qu’est ce qui se passe ? », lui a-t-elle demandé. « Tu te souviens de celui-là ? » « Oui. » « Il est mort. Et de lui ? Il gît par terre. »

Il s’est enquis de savoir ce qu’elle faisait avec les enfants, de ce qu’ils achetaient à manger. « Et toi, tu as mangé ? », a demandé Tatiana. « Taniouchka, fais-moi rire, je me sentirai mieux. Ici, on n’a pas mangé depuis longtemps. Je ne sais pas si je vais te revoir. J’aimerais ne pas couper cette conversation et rester avec toi au téléphone, t’entendre raconter tout et n’importe quoi, juste pour entendre ta voix. » Le 12 avril, Evgueni n’a plus donné de nouvelles. Son nom est apparu sur une liste de prisonniers. Tatiana est revenue en Ukraine, pensant être plus utile ici. Elle contacte les administrations, l’armée, toutes les personnes qui pourraient l’aider à avoir des nouvelles.

Manifestation pour le retour des soldats ukrainiens prisonniers de guerre. (Photo : Fiora Garenzi.)

En janvier 2024, elle apprend via les services de sécurité ukrainiens qu’Evgueni se trouve à Kineshma, dans la région d’Ivanovo, à environ 300 km au nord-est de Moscou. Un homme prisonnier, libéré à l’issue d’un échange, lui dit avoir croisé brièvement son mari : il a un souci aux jambes, il tient à peine debout et n’arrive plus à se nourrir, mais il est en vie. L’homme pense même qu’Evgueni sera bientôt échangé, vu sa faiblesse physique.

« J’ai crié très fort et puis j’ai fui »

Le 16 avril 2024, vers 18 heures, Tatiana ramène son enfant de l’école quand son téléphone sonne. Au bout du fil, un inspecteur de police de Poltava, une ville d’Ukraine centrale : « Tatiana Mikhailovna, nous avons le corps de votre mari. » Tatiana ne sait pas quoi répondre, ne veut pas y croire. Elle raccroche puis rappelle quelques minutes plus tard. « Pourquoi mon mari est chez vous ? Il est en prison en Russie. » « Il y a eu un échange de corps avec la Russie. On peut vous le restituer. »

L’inspecteur évoque la forme et l’emplacement des tatouages sur le corps. Peu de place pour le doute. Les échanges de dépouilles sont l’un des seuls domaines où l’Ukraine et la Russie coopèrent. Chaque sac mortuaire est affublé d’un numéro par la Russie, parfois assorti d’un nom. Lors des analyses ADN qui s’ensuivent, l’Ukraine numérote à son tour les cadavres arrivés par centaines. Le numéro 254 pour Evgueni. Quatre jours après l’appel de l’inspecteur, Tatiana traverse 1 000 km d’ouest en est, et se rend à la morgue de Poltava.

Elle est accompagnée d’un ami de la famille, militaire, et de son beau-père. Voyant la pâleur de son visage, les employés de la morgue lui disent qu’il vaut peut-être mieux qu’elle reste à l’écart et

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