Julie Couturier : « Attaquer l’État de droit, c’est attaquer la démocratie »
Depuis la condamnation de Marine Le Pen, le Rassemblement national et sa cheffe de file crient à une décision « politique », opposant l’institution judiciaire à une supposée « souveraineté populaire ». Repris jusqu’au sein du gouvernement, ces discours inquiètent la présidente du Conseil national des barreaux.
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© Maxime Sirvins
Julie Couturier est avocate depuis 1995, date à laquelle elle a prêté serment. En décembre 2023, elle est élue présidente du Conseil national des barreaux, l’institution en charge de représenter les 164 barreaux du territoire et les près de 78 000 avocats du pays. Son mandat s’étend jusqu’en 2026.
Dimanche 6 avril, Marine Le Pen s’est défendue d’attaquer l’État de droit tout en organisant un rassemblement pour dénoncer ce qu’elle désigne comme une injustice. Comment analysez-vous ce paradoxe ?
Julie Couturier : Je représente la profession d’avocats et, aujourd’hui, celle-ci est très préoccupée par un certain nombre d’attaques concernant l’État de droit. Ce qui est à l’œuvre, c’est une fragilisation de l’institution judiciaire, avec une attaque ciblée contre elle. On peut critiquer une décision de justice. Sur le plan judiciaire déjà, avec l’exercice des voies de recours – et dans le cas de Marine Le Pen, celles-ci sont activées. Mais aussi sur le plan médiatique : je ne suis pas gênée qu’on vienne contester dans la presse l’application que les juges ont faite de la loi.
En revanche, plusieurs choses sont inacceptables. En premier lieu, les attaques sur les juges en tant que personnes. C’est inadmissible que le visage et le nom de la magistrate qui a présidé la formation du tribunal soient jetés en pâture sur les réseaux sociaux. D’autant plus que la décision a été rendue en collégialité : trois magistrats ont jugé et ont appliqué la loi. On peut contester l’interprétation qui en a été faite, mais c’est la loi. Et la loi est incontestablement la même pour tous.
Pourtant, de nombreux élus et personnalités politiques de tous bords ont remis en cause cette condamnation, arguant que ce devait être au « peuple » de décider de l’inéligibilité d’un politique, et non à la justice. Les élus sont-ils au-dessus des lois ?
Je ne sais pas s’ils ont ce sentiment mais, s’ils l’ont, ils ont tort de l’avoir ! Il est heureux que nous ayons des institutions suffisamment solides pour que les élus ne soient pas au-dessus des lois. Le reproche fait ces derniers jours à l’institution judiciaire est d’avoir pris une décision politique. C’est ce qu’a clairement dit Marine Le Pen à plusieurs reprises. Je ne peux que m’inscrire en faux. Ce n’est absolument pas une décision politique, bien que celle-ci ait des conséquences politiques. Ce n’est pas la même chose !
Je ne peux qu’être gênée de voir des membres du gouvernement et des parlementaires critiquer une décision de justice.
Pourquoi cette décision n’est-elle pas politique, selon vous ?
Aujourd’hui, on parle abondamment de l’inéligibilité et de l’exécution provisoire. Mais presque jamais du fond du dossier. Or il y a quand même des faits. Bien sûr, Marine Le Pen et tous ceux qui ont été condamnés ont formé appel et restent donc présumés innocents – j’insiste là-dessus – jusqu’à l’épuisement des voies de recours. Malgré tout, depuis quelques années, tout le monde appelle à une moralisation de la vie politique. Plusieurs textes de loi ont été adoptés dans ce sens, pour lutter contre certaines pratiques et certaines dérives des politiques. Donc il me semble tout à fait normal que ces textes soient aujourd’hui appliqués. Et appliqués pour tout le monde, y compris des personnalités politiques de premier plan.
Dans les critiques de la condamnation formulées par la leader du Rassemblement national, on voit réapparaître le mythe du juge rouge, cette idée selon laquelle elle aurait été condamnée pour des raisons non pas judiciaires, mais politiques. Comment combattre ce mythe ?
J’ai coutume de dire que les magistrats, comme les avocats, ont deux bornes : la loi et la déontologie. On ne peut pas reprocher à un avocat d’avoir une stratégie de défense pugnace dans un dossier tant qu’il respecte la loi et sa déontologie. Pour les magistrats, c’est la même chose. Si le juge applique la loi et qu’il le fait dans le respect de ses obligations déontologiques, il n’y a effectivement rien à dire. Et dans le cas de Marine Le Pen, c’est tout à fait ce qu’il s’est passé.
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