Michaël Fœssel : « Nous sommes entrés dans un processus de fascisation »

Dans Une étrange victoire, écrit avec le sociologue Étienne Ollion, Michaël Fœssel décrit la progression des idées réactionnaires et nationalistes dans les esprits et le débat public, tout en soulignant la singularité de l’extrême droite actuelle, qui se pare des habits du progressisme.

Olivier Doubre  • 24 avril 2025 abonné·es
Michaël Fœssel : « Nous sommes entrés dans un processus de fascisation »
"S’il y a quelque chose de fasciste aujourd’hui, c’est la synthèse incarnée dans la personne de Musk entre morale religieuse et fantasmes transhumanistes."
© Maxime Sirvins

Michaël Fœssel enseigne la philosophie politique à l’École polytechnique. D’abord spécialiste de Kant, il a donné une dimension plus engagée à son œuvre. Dans Récidive. 1938 (PUF, 2019), tout en refusant le poncif de la « répétition des années 1930 », il avait mis en lumière comment la République française avait « prétendu se défendre en empruntant les armes de ses adversaires les plus acharnés ». Il analyse dans Une étrange victoire (Seuil) comment l’extrême droite actuelle adopte des postures a priori « progressistes » pour mieux en détourner l’analyse ou les objectifs. Quand le fascisme est capable de changer de visage par souci de coller à l’époque et, surtout, de ne pas perdre des voix.

Peut-on parler de fascisme quand l’extrême droite d’aujourd’hui a tout d’« étrange », dites-vous, par rapport à sa propre histoire – comme lorsqu’elle défend Israël, la laïcité ou d’autres sujets qu’elle a toujours voués aux gémonies ? Et vous écrivez que cette « étrangeté » participe même de sa « victoire » culturelle ou idéologique.

Michaël Fœssel : Comme l’extrême droite d’aujourd’hui ne ressemble pas aux ligues fascistes des années 1930 (il n’y a pas de défilés militaires ni de militarisation affirmée de la société et, au moins dans son discours, il y a une valorisation de la démocratie), on en conclut qu’elle n’a rien à voir avec le fascisme d’autrefois. À partir de là, on forge des termes qui sont en deçà de la réalité, par exemple ceux de « populisme » ou d’« illibéralisme ».

Ce qui est certain, c’est qu’on a affaire aujourd’hui à des mouvements d’extrême droite qui, quand ils accèdent au pouvoir, s’apparentent au fascisme par leur autoritarisme, leur exploitation des pulsions xénophobes ou racistes et leur nationalisme identitaire comme économique.

L’exemple du trumpisme marque de ce point de vue une accélération prodigieuse. La négation du droit et la censure d’État sur les vérités scientifiques qui dérangent le projet impérialiste des États-Unis sont révélatrices, tout comme les projets annexionnistes (Canada ou Groenland), voire les fantasmes de nettoyage ethnique dans un but capitalistique (le « projet » de faire de Gaza un paradis pour touristes). Il apparaît de plus en plus clairement, avec ce qui se passe aux États-Unis, que les diagnostics en termes de populisme à tendance autoritaire pour caractériser l’extrême droite sont dérisoires.

Le fascisme des années 1930 est né d’une désaffection générale à l’égard de l’idée de démocratie et de la conviction d’une partie des élites que le seul moyen de reprendre la main sur des sociétés ingouvernables était d’utiliser des voies autoritaires. On a trop tendance à ne parler de fascisme qu’à propos de sa forme extrême, le nazisme. On accuse communément la gauche de procéder à une reductio ad hitlerum, mais ce sont souvent les réactionnaires qui utilisent ce procédé pour nous rassurer à peu de frais en montrant que nous sommes loin aujourd’hui de ce genre de dictatures totalitaires.

Il faut également se rappeler que le fascisme a rassemblé des régimes qui ont existé dans divers pays après la Première Guerre mondiale, à commencer par l’Italie, où le terme a été inventé, mais aussi la Hongrie, la Pologne, l’Espagne ou le Portugal. Dans tous les cas, il s’est agi de reprendre en main la société au nom du « vrai peuple » contre des élites jugées perverties et complices des étrangers. Surtout, l’expérience américaine en cours reproduit une dimension centrale du fascisme : un mélange de retour à l’archaïque et d’hypermodernisme technique. S’il y a quelque chose de fasciste aujourd’hui, c’est la synthèse incarnée dans la personne de Musk entre morale religieuse et fantasmes transhumanistes.

On a trop tendance à ne parler de fascisme qu’à propos de sa forme extrême, le nazisme.

À la fois le néo-évangélisme le plus rétrograde, la haine des minorités (LGBT ou raciales), et « l’homme nouveau », le transhumanisme, les rêves de colonisation de la planète Mars, etc. Contrairement à l’extrême droite traditionnelle « antimoderne », le fascisme est une contre-révolution de type « révolutionnaire ». Le culte de la technique, de l’accélération, de la violence numérique se met au service d’un projet fondamentalement réactionnaire et archaïque. Nous sommes en train de vivre, je crois, une nouvelle version de cette synthèse-là, en tout cas aux États-Unis, peut-être avec des retombées futures de ce côté-ci de l’Atlantique.

Le fascisme est-il en train de devenir l’idéologie hégémonique ou dominante (pour reprendre le vocabulaire de Gramsci, décidément très cité de nos jours), après celle du keynésianisme des Trente Glorieuses après-guerre, puis celle (toujous en cours mais peut-être déjà déclinante) du néolibéralisme ?

En ce qui concerne la victoire de l’extrême droite, ce qu’avec Étienne Ollion nous avons appelé son « étrange victoire », nous résistons dans le livre à cette thèse de l’hégémonie culturelle. On a beaucoup dit que l’extrême droite, qu’elle soit états-unienne, italienne ou française, avec des nuances, a d’abord porté le combat au niveau « métapolitique » (comme

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