Le courage ou le huis clos

Jean Dujardin, Gilles Lellouche, Jean-Paul Rouve, Pio Marmaï et Pierre Niney ont demandé à être auditionnés à huis clos lors de la commission d’enquête parlementaire relative aux violences commises dans la culture. Un manque de courage qui contraste avec celui des femmes victimes.

Salomé Dionisi  • 8 avril 2025
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Le courage ou le huis clos
Manifestation contre Gérard Depardieu, à Paris le 28 octobre 2024.
© Grégoire CAMPIONE / AFP

Jean Dujardin, Gilles Lellouche, Jean-Paul Rouve, Pio Marmaï et Pierre Niney. Le casting du nouveau Quentin Dupieux ? Plutôt la liste des acteurs qui ont été auditionnés par la commission d’enquête présidée par Sandrine Rousseau… et qui ont demandé à être entendus à huis clos pour « préserver leur image ». La table ronde réunissant les quatre premiers sera tout de même retranscrite et publiée par l’Assemblée nationale. À sa demande, la prise de parole de Pierre Niney ne fera même pas l’objet d’un compte rendu.

Aucun de ces cinq acteurs ne peut prétendre être concerné par cette loi du silence.

Si le huis clos a été choisi, pour des raisons évidentes, par certaines victimes, cette demande interroge lorsqu’elle est formulée par des acteurs en situation de domination. De quoi les hommes les plus bankables du cinéma français ont-ils peur ? Que risque-t-on à soutenir publiquement les victimes de violences sexuelles lorsqu’on a réalisé ou tourné dans les plus gros succès commerciaux de l’année ? Lorsqu’on a un Oscar ? Lorsqu’on a été l’acteur le mieux payé du pays ? Qui plus qu’eux est intouchable ?

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Le rapport rendu par la commission ne cesse de le souligner : la précarité mine le secteur du cinéma et entretient les non-dits. Aucun de ces cinq acteurs ne peut prétendre être concerné par cette loi du silence. Nombre de femmes qui ont été entendues par cette commission sont, elles, touchées de plein fouet par ces logiques de domination économique. Pourtant elles y sont allées. Elles se sont rendues à l’Assemblée nationale, se sont lancées dans des prises de parole filmées et retransmises. Sachant qu’elles risquaient d’y perdre leurs prochains contrats.

Une prise de parole qui ne dit rien

Le compte-rendu de l’audition des ces acteurs ne nous apprend rien, si ce n’est qu’en 2025, certains hommes s’amusent encore à recentrer les débats autour des violences sexistes autour de la présomption d’innocence et des bonnes moeurs. Qu’ils qualifient encore certains délits de « lourdeurs », tout en esquissant, parfois, des semblants de remise en question. Un discours maitrisé, certainement révisé dans des cabinets d’avocats.

Face aux situations de violence, se taire, c’est déjà prendre position.

Que valent ces deux heures d’audition à huis clos à se serrer les coudes entre hommes face aux dizaines de témoignages de femmes qui avaient pourtant tant à perdre en prenant la parole ? Face à Nadège Beausson-Diagne, qui trouve le courage de répéter à voix haute les horreurs misogynes entendues tout au long de sa carrière ? Face au récit de Sara Forestier, qui a dû mettre en pause sa carrière pour tenter de se reconstruire des violences subies ? Face à Nina Meurisse, qui raconte des scènes de viol et d’automutilation tournées alors qu’elle n’avait que 10 ans ?

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Pourtant au coeur de ce système, ces cinq acteurs ne semblent pas prendre la mesure des logiques de domination dans lesquelles ils baignent. Ils inondent les plateaux télé et les réseaux sociaux de prises de parole divertissantes à la sortie de chacun de leur film. Des heures d’antenne rentabilisées, sans jamais prendre position quant aux violences sexistes et sexuelles.

Comme si leurs partenaires de jeu, les actrices qui les entourent, n’en étaient pas victimes. Comme s’ils n’avaient pas eu le temps, en sept ans de révolution #MeToo, de réfléchir à ces questions. « Si on ne dit rien, on est suspect », s’insurge Jean Dujardin. Qu’il écoute les slogans scandés en manifestation. Qu’il lise les pancartes et les essais féministes. Les militantes ne cessent de le répéter : face aux situations de violence, se taire, c’est déjà prendre position.

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