« La Meute » : le livre que la gauche préfère ignorer

Deux semaines après la parution de La Meute, la gauche reste silencieuse. Pas de débat, pas de remise en question. Peut-on défendre la démocratie sans l’exiger en interne ?

Pablo Pillaud-Vivien  • 23 mai 2025
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« La Meute » : le livre que la gauche préfère ignorer
Rassemblement du 1er Mai, à Marseille.
© Miguel MEDINA / AFP

Deux semaines ont passé depuis la sortie de La Meute, enquête rigoureuse et accablante sur les pratiques internes de la France insoumise. Deux semaines de silence gêné dans une partie de la gauche. Non pas faute de lecture – tout le monde l’a lu, au moins parcouru quand ce n’est pas vécu. Mais faute d’envie de revenir sur ce que ce livre documente : le fonctionnement d’un mouvement qui accepte une culture interne de l’unanimité, de la mise à l’écart, du contrôle et de la peur.

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La surprise, ce n’est pas tant le contenu – nombre de cadres et de militants avaient déjà alerté sur les dysfonctionnements internes. La surprise, c’est que La Meute ne provoque rien. Pas de débat en interne. Pas de remise en cause publique. Pas de réponse argumentée de ceux qui se réclament de « l’humain d’abord », ni de ceux qui militent pour l’unité (1).

(1)

La Meute, enquête sur la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, Charlotte Belaïch et Olivier Pérou (Flammarion, mai 2025)

Ce silence est révélateur. Dans la gauche d’union, on choisit de faire comme si ce livre n’existait pas. Comme si on peut laisser sous le tapis les pratiques autoritaires qu’on dénoncerait partout ailleurs. On peut comprendre la gêne. Le calendrier électoral s’accélère. Les sondages s’accumulent. Le risque d’un second tour entre l’extrême droite et la droite extrême devient crédible.

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Le temps n’est plus à la dispute, entend-on. Surtout pas à celle-là. Marine Tondelier, cheffe de file des Écologistes, résume la ligne : « La stratégie de diversion consiste à dire que le mal incarné, c’est Mélenchon et LFI. » Comprendre : ce n’est pas le moment de régler les comptes. Ce serait faire le jeu de l’ennemi. Et quel ennemi !

Mais est-ce faire diversion ? Depuis quand nommer un problème empêche-t-il de le résoudre ? Comment dénoncer la brutalité des sociétés de classe et la pratiquer sans dans ses rangs ? Comment critiquer l’autoritarisme croissant dans nos pays et accepter, au nom de l’efficacité, que l’on use du même au sein de l’organisation ? Comment mettre en cause le présidentialisme, le césarisme, la concentration extrême et accepter de faire attendre d’un individu qu’il trace la voie et incarne le peuple censé être souverain ?

Comment dénoncer la brutalité des sociétés de classe et la pratiquer sans dans ses rangs ?

Il est toujours temps de poser les bonnes questions. Pas seulement sur qui incarne la gauche, mais sur ce qu’elle incarne. Pas seulement sur le casting, mais sur les méthodes. Pas seulement sur l’unité, mais sur ce qu’on accepte, au nom de cette unité. De ce point de vue, plutôt que de crier au complot à propos de La Meute, mieux vaudrait y voir une mise en garde. Elle concerne d’abord la France insoumise, parce qu’elle est au cœur de la polémique, mais surtout parce qu’elle a été, avec Jean-Luc Mélenchon, une force motrice, décisive à gauche.

Mais les questions posées le sont à la gauche dans son ensemble. Face à Bardella, à Retailleau, à toutes les variantes et de droite extrême et de l’extrême droite, il faut de la rigueur politique. Il faut leur opposer des propositions, plus encore un projet qui donne du sens et du cœur à l’engagement. On doit faire vivre une stratégie démocratique et rassembleuse, qui mobilise et qui rassure. Et il importe de montrer une image qui soit conforme aux valeurs que l’on entend promouvoir.

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Trop de révolutionnaires ont théorisé, hier, que la démocratie interne d’un parti n’avait pas à reproduire celle de la société. Cette faute a coûté cher et coûterait si on poursuivait dans cette erreur alors que c’est la démocratie même qui est en jeu.

On n’imposera rien aux insoumis, car c’est à eux de réfléchir sur eux-mêmes. Mais ceux qui croient encore à une gauche à la fois unie et digne ont le droit et le devoir de leur dire que notre combat commun souffre d’une image et de pratiques qui jettent un ombre sur ce à quoi nous croyons. Dans le devoir, il y a la franchise. Pas pour humilier, mais pour espérer ensemble.

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