« En Guinée-Bissau, le Blanc est précédé par son image d’ex-colon »
Deuxième long métrage du réalisateur portugais Pedro Pinho, Le Rire et le couteau met en scène les séquelles de la colonisation au long d’un film fleuve à la hauteur de sa haute ambition esthétique et politique.
dans l’hebdo N° 1870 Acheter ce numéro

Sérgio (Sérgio Coragem), un ingénieur portugais, est chargé par une ONG de rédiger un rapport sur les conséquences écologiques et sociales de la construction d’une route en Guinée-Bissau. Au fil de ses rencontres, il fréquente une communauté fêtarde et semi-marginale, se rapprochant notamment de la belle Diára (Cleo Diára), femme forte tenant un restaurant, et de son ami·e queer Gui (Jonathan Guilherme). Le Rire et le couteau, second long métrage de Pedro Pinho, présenté à Cannes à Un certain regard, est un film d’une ampleur incroyable, dont la grande puissance politique est intrinsèquement liée aux partis pris formels et de mise en scène du cinéaste. Une œuvre fleuve où le documentaire affleure sans cesse sous la fiction.
Après L’Usine de rien, où vous vous penchiez sur le travail en usine, vous tournez un film en Guinée-Bissau, où il est question de l’ex-colonisation par le Portugal et du postcolonialisme aujourd’hui. Votre cinéma est-il résolument tourné vers les exploités ?
Oui, je suis très sensible à tous les rapports de force de pouvoir, et à ce qui pourrait permettre des transformations sociales. Mon père s’est exilé en France pendant la dictature pour fuir la guerre coloniale – ce que les Africains concernés appellent la guerre de libération. On m’a donné le prénom Pedro en fonction de cette histoire. D’une certaine façon, je ne pouvais pas y échapper.
Sérgio est un « homme bien », qui s’intéresse sincèrement aux personnes qu’il rencontre. Pourtant il est toujours traité avec une certaine distance et ironie. Un Blanc, un Portugais, a-t-il sa place en Guinée-Bissau ?
Je prendrais le problème à l’opposé. Ce n’est pas qu’il n’a pas sa place, c’est qu’il a une place qui le précède, c’est-à-dire celle que l’histoire lui a donnée, autrement dit celle des ex-colons. C’est ça, l’angoisse de Sérgio. Il n’a pas les outils lui permettant de démontrer le contraire. Parce que, finalement, il est aussi cela, malgré lui.
En outre, il essaie d’éclipser toutes les tensions, toutes les violences que suscite ce qu’il représente. Mais c’est impossible. Par exemple, s’il arrive dans un café ou dans une banque, il bénéficie de privilèges et de rapports avec les autres en raison de cette place historique. Inversement, on renvoie à une personne africaine arrivant en Europe une image qui la précède malgré elle. Dès lors, les
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