Samah Karaki : « L’action est négligée dans le monde affectif »

Dans son essai L’empathie est politique, la neuroscientifique Samah Karaki décortique la construction sociale de l’empathie et ses biais discriminants. À rebours des discours portés dans la plupart des milieux militants, elle invite à mettre cette émotion à distance pour transformer le réel.

Salomé Dionisi  et  Pauline Migevant  • 25 juillet 2025 abonné·es
Samah Karaki : « L’action est négligée dans le monde affectif »
À Paris, le 5 juin 2025.
© Maxime Sirvins

En tant que neuroscientifique, qu’est-ce qui vous a conduite à vouloir faire des recherches sur l’empathie ?

J’ai écrit ce livre en constatant qu’on considérait l’empathie comme naturelle et qu’on était graduellement en train de la dépouiller de toutes ses influences sociales. Cela m’a fait penser à deux siècles en arrière, quand les inégalités sociales étaient extrêmement biologisées, ce qui légitimait un ordre social et des politiques eugénistes, qui sont par la suite devenues génocidaires. Ma réflexion était principalement liée à la situation à Gaza.

Dans les débats politiques, j’entendais beaucoup de termes affectifs qui venaient paradoxalement donner une forme de rationalité à la riposte israélienne, voire à légitimer ce qui se passe à Gaza. C’est très proche de ce qu’il s’est passé aux États-Unis après les attentats de 2001, période durant laquelle les termes « empathie » et « compassion » étaient utilisés pour édulcorer ce qui se passait en Afghanistan et pour noyer le raisonnement complexe dans un lexique affectif.

Dans votre livre, vous développez la différence de traitement entre les attentats qui ont touché les pays occidentaux et ceux qui se produisent ailleurs dans le monde, notamment au Moyen-Orient. En quoi cette différence découle-t-elle de biais racistes ?

Physiologiquement, ressentir des émotions nous fait dépenser de l’énergie. On peut donc comprendre pourquoi on ne réserve pas cette énergie à des personnes qu’on ne connaît pas. Ce qui a peut-être aussi permis la survie de l’espèce, c’est que nous sommes organisés en groupes sociaux : nous consacrerons le plus d’attention, et donc de dépenses énergétiques, aux membres de notre groupe. On a davantage d’empathie pour ceux qui nous ressemblent. Dans le monde du journalisme, il existe la loi du « mort-kilomètre » : on traitera en priorité de l’actualité la plus proche de nous parce qu’on sait que c’est celle qui captera le plus l’attention du public.

Le 2 avril 2015, soit quelques mois avant les attentats du 13 Novembre à Paris, une attaque terroriste est perpétrée à l’université de Garissa, au Kenya, par des membres du groupe islamiste somalien Al-Shabab, faisant plus de 140 victimes, tuées dans leurs dortoirs. Elle n’a eu aucune couverture médiatique en France, alors qu’il s’agit du même type d’événement et du même ennemi. L’empathie, c’est la capacité à s’identifier. On s’identifie à ce que l’on connaît. On connaît la vie parisienne, même si on n’est pas parisien, parce qu’on l’a vue dans les représentations culturelles, et on l’a construite comme étant supérieure, plus complexe, plus riche que d’autres.

Dans les textes de sciences racialistes, il y avait beaucoup d’écrits sur la sensibilité intellectuelle et artistique des « races supérieures ». Donc les races dites « inférieures » n’avaient pas de richesse psychologique ni d’intériorité. C’est un biais raciste : on considère que l’autre est un vaisseau vide qui appartient à un bloc monolithique au sein duquel les personnes sont interchangeables. C’est le socle de la déshumanisation.

Comment les représentations biologiques que l’on s’est faites du cerveau se sont-elles construites parallèlement aux représentations des supposées races ?

La science n’a pas inventé le racisme. Il y avait une nécessité de légitimer la traite des Noirs derrière une pseudo-« neutralité scientifique ». Les scientifiques ont alors théorisé la supériorité intellectuelle des Blancs, en opposition à la pseudo-supériorité physique et à la moindre sensibilité à la douleur des races instrumentalisées pour la survie économique. Ce mécanisme de déshumanisation animaliste était appliqué aux « races » non blanches pour leur enlever leurs droits humains.

À la même époque, les scientifiques avançaient que, la circonférence crânienne des femmes étant plus petite que celle des hommes, la partie de la raison était moins développée chez elles. On supposait qu’elles étaient moins rationnelles. Il y a ici une opposition, qui n’a pas de fondement scientifique, entre émotion et raison, mais aussi une hiérarchie entre les deux. Les deux sont construites par l’ordre social.

"On doit partir du principe que notre empathie a des limites physiologiques et comprendre envers qui nous avons de l’empathie, et à l’inverse envers qui nous n’en avons pas. C’est un bon début." (Photo : Maxime

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