10 septembre : les syndicats entre méfiance et volonté d’accompagner la colère sociale
Deux organisations – la CGT et Solidaires – ont appelé à rejoindre le mouvement « Bloquons tout » du 10 septembre, notamment par la grève. D’autres restent plus craintifs à l’idée de se mêler à une mobilisation aux contours encore flous, dans les modes d’action comme dans les revendications.

© STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
Dans le même dossier…
La gauche en désaccord sur l’après-Bayrou Le crépuscule de Jupiter ou l’impasse présidentielleLa rentrée sociale 2025 ne sera pas comme les autres. Depuis le début de l’été et l’annonce d’un budget « d’une violence et d’une injustice sociale inédite », pour reprendre les termes de Caroline Chevé, nouvelle numéro 1 de la FSU, on s’en doutait. C’est désormais une certitude. La raison ? L’émergence, tout au long de l’été, d’appels à « tout bloquer » le 10 septembre.
Un mouvement qui est né en dehors de tout cadre syndical. « La date du 10 tombe un mercredi, où beaucoup de personnes ne travaillent pas. Cela montre que les organisations syndicales ne sont pas à l’origine de cet appel », souffle-t-on à la CGT. Comme un retour sept ans en arrière quand la mobilisation des gilets jaunes, inédite sur de nombreux aspects – dont les jours de mobilisation retenus, les samedis étaient venus bouleverser des syndicats affaiblis depuis l’échec de la lutte contre la Loi Travail en 2016 et par l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, en 2017.
Au sein de la CGT, deuxième centrale du pays, l’épisode fluorescent est encore vif. « On avait raté le coche, indéniablement, alors que toutes les études l’ont montré, les questions sociales étaient au cœur de cette mobilisation », souligne Denis Gravouil, membre du bureau confédéral du syndicat qui fête, cette année, ses 130 ans.
Modes d’action et revendications
Pas question, alors, de faire la même erreur. Dans un communiqué publié sur les coups de 14 heures, mercredi 27 août, la décision du Comité confédéral national (CCN) tombe. « La dynamique de l’initiative citoyenne du 10 septembre démontre l’ampleur de la colère sociale. La CGT souhaite que cette journée soit une première étape réussie, ce qui passe en particulier par la grève sur les lieux de travail. »
Un soutien franc mais qui reste moins affirmatif que celui de Solidaires qui, la veille, appelait « à se mettre en grève et à soutenir le mouvement ‘Bloquons tout’ ». Simple nuance sémantique ? Pas vraiment. De nombreux syndicats restent assez méfiants à l’égard d’un mouvement dont ils ne maîtrisent ni les modes d’action ni clairement les revendications. « La CFDT ne s’y joindra pas [au mouvement du 10 septembre], parce que les modes d’action privilégiés ne sont pas les nôtres. Tout bloquer, la désobéissance, ce n’est pas la méthode CFDT », explique, dans un entretien au Monde, Marylise Léon.
Pourtant, dans ce même entretien, la secrétaire générale du premier syndicat du pays affirme « qu’il faut que ce mécontentement du monde du travail s’exprime ». Une forme d’ambivalence qu’on ressent au sein de nombreuses centrales ces derniers jours. L’ensemble des huit organisations syndicales ont d’ailleurs avancé à ce vendredi la réunion intersyndicale qui devait, initialement, se tenir le 1er septembre. Celle-ci a annoncé un appel à une journée de mobilisation interprofessionnelle le 18 septembre.
Il faut que ce mécontentement du monde du travail s’exprime.
Marylise Léon
Au sein de la CGT, on espère que cette date permettra de prendre appui sur le mouvement du 10 septembre. « Le 10, c’est une étape pour la suite qui est cette mobilisation intersyndicale », veut-on croire au sein du CCN. « De nombreux adhérents [de la CFDT, N.D.L.R.] me disent qu’ils ont envie de laisser libre cours à cette colère selon les modes d’action de la CFDT, donc dans le cadre d’une manifestation », renchérit Marylise Léon.
Le 10 septembre comme marchepied vers un mouvement social plus classique, piloté par les organisations syndicales ? Rien n’est moins sûr. Notamment du fait d’un contexte inédit. En annonçant un vote de confiance – dont il est presque assuré de le perdre – le 8 septembre, le premier ministre a donné sa date de départ.
Macron, démission
La mobilisation du 10 septembre a donc de grandes chances de se dérouler sans gouvernement de plein exercice et donc, sans proposition de budget. Cela mettrait, de facto, Emmanuel Macron en première ligne. Il suffit d’ailleurs de lire certaines boucles Telegram ou Signal du mouvement « Bloquons tout » pour voir que le chef de l’État est déjà devenu la cible numéro 1. « Je ne perds pas une journée de travail si on ne va pas au minimum faire dégager Macron et sa bande », « Macron mérite vraiment la guillotine »…
On ne peut pas louper le 10. Si on se revendique de transformation sociale .
Julien Troccaz
La démission du président de la République, une revendication que les organisations syndicales ne peuvent pas porter. « Nous, on porte des revendications sociales et syndicales, pas politiques », assume Caroline Chevé. Au risque, donc, que la date intersyndicale arrive tardivement dans un contexte de forte tension sociale essentiellement tournée vers Emmanuel Macron et des questions démocratiques.
Au sein de fédérations syndicales plus radicales, ce malaise des grandes centrales à l’égard du mouvement « Bloquons tout » agace. « On ne peut pas louper le 10. Si on se revendique de transformation sociale [la CGT, la FSU et Solidaires se revendiquent de ce mouvement, N.D.L.R.] c’est l’occasion de pousser pour que nos luttes sociales imposent un réel changement de politique », souffle Julien Troccaz, secrétaire fédéral de Sud Rail, un des premiers syndicats de Solidaires à avoir appelé à la grève le 10 septembre.
« Le mouvement syndical doit y avoir une place importante. Il n’est pas possible de freiner cette mobilisation », poursuit-il. Lors du mouvement des gilets jaunes, les organisations syndicales avaient même parfois été accusées de participer au « système » dénoncé. Au sein de plusieurs centrales, on espère avoir appris de cet épisode. Mais entre un soutien réel et une tentative de reprendre la main sur une rentrée sociale qui leur échappe, la frontière est parfois fine.
Pour aller plus loin…

Burn-out militant : questionner les organisations pour mieux militer

Santé mentale au travail : la grande cause oubliée

Conclave : comment le Medef a planté les négociations
