« Collision », choc frontal
Le journaliste Paul Gasnier signe un premier ouvrage sur les dynamiques de la délinquance, son traitement médiatique et un récit intime sur le deuil.
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© Francesca Mantovani / Gallimard
La Collision / Paul Gasnier / Gallimard / 176 pages / 19 euros.
Ce n’est ni tout à fait un récit autobiographique ni seulement une enquête socio-journalistique, mais un récit à la croisée de ces approches. À 21 ans, l’auteur, devenu journaliste, perd sa mère à la suite d’une collision entre elle, qui circule à vélo, et un jeune motard de 18 ans en roue arrière sur son motocross. Treize ans plus tard, et alors que ce genre de fait divers fait les choux gras de l’extrême droite, dont il est devenu un fin connaisseur, Paul Gasnier cherche à comprendre les dynamiques sociales qui œuvrent à produire ces drames, loin des stéréotypes faciles et des raccourcis racoleurs.
À travers l’histoire familiale et l’enfance de Saïd, à l’origine de l’accident, une trajectoire se dessine, tout comme, en parallèle, celle de la mère de l’auteur, la jeune rebelle née dans une famille plus traditionnelle. Des dynamiques qui sont comme le fruit de leur époque. L’un et l’autre, chacun à leur manière, sont des « clichés », mêlant facteurs sociaux et un libre arbitre souvent influencé par les pairs et les histoires personnelles.
« [Tout le monde] mène une existence qui raconte quelque chose, et que, la société produisant ses propres dérives, une vie comme celle de Saïd nous raconte », croit l’auteur. Dès lors, la collision était-elle inévitable ? Au gré des entretiens avec les travailleurs sociaux qui ont côtoyé Saïd, de son avocat, du juge et même de sa sœur, la responsabilité apparaît si ce n’est partagée, du moins remise en perspective, à rebours du traitement médiatique mainstream.
Surtout, l’auteur réhumanise, sans complaisance cependant, un archétype, figure désormais honnie : celle de l’enfant d’immigré devenu délinquant multirécidiviste, peu soucieux des institutions. Difficile en effet de ne pas se laisser aller aux conclusions toutes faites que presque tous les personnages autour de lui rappellent, même les mieux intentionnés. Et c’est dans cette quête de compréhension que se déploie toute la force littéraire de l’ouvrage.
Donner à entendre la voix de tous
Le récit est ancré dans un lieu dont l’histoire est rappelée, celui des pentes de la Croix-Rousse à Lyon, théâtre de trafics toujours plus puissants et d’une gentrification à marche forcée, voulue par les pouvoirs publics. Pour décrire Saïd, des images séculaires sont à plusieurs reprises utilisées, comme pour l’inscrire dans un continuum d’humanité à la peine. « En Sisyphe des Pentes, il a laissé dégringoler son rocher une nouvelle fois », regrette l’auteur quand Saïd est de nouveau au poste pour une nouvelle affaire.
Ce travail d’enquête est d’autant plus percutant qu’il se révèle être pour l’écrivain un moyen de transformer sa douleur.
En donnant à entendre la voix de tous, notamment de la sœur de Saïd, et même – brièvement – du criminel lui-même, l’écriture illustre les contradictions et la complexité à l’œuvre, sans toutefois réussir à parfaitement saisir tous les ressorts de la psychologie assez opaque du délinquant. Sa position de fils de la victime empêche également l’auteur de s’approcher de trop près des intimes de Saïd, de toute manière méfiants envers les journalistes, ainsi que de ses partenaires et complices de la collision.
Mais s’il reste quelques zones à explorer sur les ressorts de la délinquance, ce travail d’enquête est d’autant plus percutant qu’il se révèle être pour l’écrivain un moyen de transformer sa douleur. Et, finalement, de faire vivre le souvenir de sa mère, elle qui travaillait sans cesse à améliorer la qualité de sa présence au monde et son écoute aux autres. « La douleur du deuil vient de ce sentiment d’inachevé, de relation avortée avant qu’elle n’ait pu déployer toutes ses richesses », écrit Paul Gasnier au détour d’une anecdote, rare description d’une blessure pudique.
Un parcours de reconstruction se déploie au fil des pages.
C’est donc aussi son éducation, généreuse et ouverte sur le monde, qu’il livre à travers ces pages. La récupération politique courante de ce genre d’affaire étant aux antipodes de ce que lui inculquait sa mère. Sans jamais tomber dans le pathos, la douleur de la perte imprègne aussi bien l’écriture élégante que l’énergie nécessaire à la poursuite de son projet. Un parcours de reconstruction se déploie au fil des pages, aussi bien intime qu’éminemment politique.
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